Les pyramides de Gizeh, au XIXe siècle, étaient un must exotique. Comme l’Afrique noire ou la Chine lointaine. Des terras quasi incognitas, sources de fantasmes et d’explorations. Aujourd’hui, ces destinations sont au mieux des hits touristiques, au pire des boîtes à clichés, ou l’inverse.

L’exotisme, dans ces conditions, a-t-il encore un sens? Francis Affergan, anthropologue, philosophe et professeur à l’Université Paris-Descartes, le défend comme un rempart au chaos.

Lire également: «L’exotisme est toxique»

Quelle est votre définition de l’exotisme?

Je crois que c’est une manière de reconsidérer l’espace-temps et d’embrasser le lointain. Victor Segalen fut le premier à en donner une définition rigoureuse entre 1904 et 1918. Il évoquait «une conscience du lointain accompagnée d’une saisie de l’altérité». C’était moderne pour l’époque! L’exotisme suppose une perte de nos repères et un goût pour la divagation, mais c’est aussi l’occasion de se découvrir soi-même. C’est un saut dans l’inconnu mais la confrontation est promise à une grande richesse. L’ethnologie s’en est beaucoup inspirée car pour décrire des sociétés qui ne sont pas les nôtres, il est nécessaire de se décentrer, leurs catégories ne nous appartenant pas et nous étant pour la plupart inintelligibles.

Quand la notion est-elle apparue?

La notion est apparue à la fin du XIXe siècle et au tout début du XXe. Mais cette pulsion de curiosité était déjà à l’œuvre, chez les Occidentaux en tout cas, avec des auteurs comme Montaigne ou Colomb à la fin du XVe siècle et au début du XVIe siècle. Elle était alors très positive.

Lire aussi: Vous reprendrez bien un peu de philo?

L’exotisme est-il forcément lié à une territorialité?

Oui, car la pulsion est géographique. L’inconnu est le moteur. Le jour où l’exotisme disparaîtra – et avec lui la figure du bon sauvage rousseauiste, même si elle est une construction théorique –, alors il n’y aura plus d’altérité. On ne se confrontera plus qu’à nous-mêmes, et c’est la porte ouverte à de nombreuses crises. Cela signera la fin des Lumières, qui visaient la découverte et le dialogue avec ceux qui ne sont pas nous et qui ne sont pas comme nous. Peut-être est-ce ce qui nous arrive aujourd’hui, et c’est une crise dont nous ne mesurerons les effets que sur le long terme.

Mais l’exotisme est-il possible sans ethnocentrisme?

Non, mais je ne connais aucune civilisation au monde qui ne soit pas ethnocentriste. Il est difficile d’imaginer autre chose car toutes les questions que l’on se pose sont conditionnées par notre langue, notre lexique, notre grammaire, forgées alors que l’on se croyait seuls au monde. C’est le cas du grec ancien mais aussi des textes anciens de la civilisation arabo-musulmane ou sanskrite. C’est la marque qualitative qui affecte toutes les civilisations, de l’Inde à la Chine en passant par l’Amazonie.

Quel est le lien entre exotisme et colonialisme?

Je ne dirais pas qu’il est consubstantiel ou organique, mais le colonialisme peut être considéré comme la face sombre de l’exotisme. Cela dépend cependant du colonialisme dont nous parlons; entre l’Algérie, le Maroc ou l’Afrique de l’Ouest par exemple, les modalités de conquête et d’occupation par la France étaient très différentes, voire parfois opposées.

Quid des mises en scène dans les expositions nationales, lien ostentatoire entre les deux?

Elles étaient morbides, bien que fondées sur un goût esthétique très prononcé. Prenons l’exemple de l’Exposition coloniale universelle de 1931, qui a frappé les esprits. Il s’agit d’une pulsion coloniale de domination, mais aussi d’une tentative de montrer combien est généreuse la civilisation française dans son désir d’émancipation des autres cultures. On montre des corps, mais aussi des vêtements ou des instruments de musique pour signifier que ces êtres sont certes inférieurs mais qu’ils existent. C’est un moment de mépris, de paternalisme, mais aussi de reconnaissance. Curieusement, à la même époque, Marcel Griaule et Michel Leiris effectuent la première grande traversée de l’Afrique d’ouest en est dans un souci de connaissance scientifique tout à fait désintéressé. Ils découvrent par exemple la civilisation dogon, au Mali. Mais en décrivant ces peuples, ils les objectivent et donc participent à une forme de domination perverse contre laquelle ils prennent pourtant position. On retrouve cette contradiction chez les ethnologues actuels, dont je fais partie. Il est impossible d’y échapper, sinon on devient militant ou idéologue mais l’on cesse d’être anthropologue.

L’exotisme est d’abord un discours, mais il engendre des pratiques: mises en scène photographiques, développement du commerce et du tourisme…

Totalement. L’exotisme se dégrade avec l’avènement du tourisme de masse après la Deuxième Guerre mondiale. On vend des voyages en bateau, en avion ou en train au prétexte que c’est loin, donc c’est beau. L’exotisme peut désormais être touché du doigt de manière très rapide, à condition de payer évidemment. En vingt-deux heures, vous êtes en Nouvelle-Zélande! La diastématique, à savoir l’étude du lointain dont parlait Segalen, est effacée et, ce faisant, elle efface la relation avec les autres cultures. Le touriste passe très vite, il est dans la consommation et le voyeurisme; le lien aux autres se réduit souvent à l’appareil photographique.

Que reste-t-il de l’exotisme lorsqu’une Tahitienne porte un pagne pour faire plaisir aux touristes?

Lorsqu’une pratique s’affadit et se dégrade, cela se matérialise en caricature. C’est une parodie. Hawaï est pire encore que Tahiti, il ne reste plus rien de la culture ancienne. Pourtant, on organise des danses reconstituées pour les étrangers. Le touriste moyen y voit de l’authenticité, il est pris au piège d’une reconversion de l’exotisme qui montre ses capacités à se métamorphoser.

Peut-il y avoir exotisme des deux côtés?

Dans ce cas, les choses iraient parfaitement bien mais l’exotisme est souvent pensé et vécu d’un seul côté. Il y a toujours un rapport de force.

L’exotisme est souvent lié aux tropiques ou à l’Orient, à la chaleur. Pour quelles raisons?

Parce que la notion d’exotisme est liée à nos conquêtes. Lorsque l’Occident chrétien sort de chez lui, il ne va pas au Nord, du moins pas tout de suite, mais s’embarque pour les petites Antilles ou le Brésil. Le Sud chaud et humide véhicule son lot de fantasmes, à commencer par celui de femmes à la sexualité débridée. L’exotisme s’accompagne souvent d’une érotisation des autres car au Sud, les corps sont nus.

Quid de l’Orient?

C’est une autre forme d’exotisme. On sait depuis Marco Polo que ces régions sont habitées par des civilisations riches et anciennes, tandis que les Indiens de Christophe Colomb ne croient à aucun Dieu, au sens chrétien. En Chine ou en Inde, on a déjà affaire à des gens «civilisés». L’exotisme ici n’est donc pas un saut dans l’inconnu total. On apprécie le raffinement de la musique, de l’art ou de la littérature locale.