Emma Dante, un air fou de Sicile

Avignon L’artiste italienne déploie un roman familial poignant

Emma Dante. Dites-le, ce nom, juste pour le plaisir. Dans la bouche, il fond en roman. Il promet des effusions sur les parvis, des solitudes de derviche. L’artiste italienne raconte ce genre d’histoire depuis vingt ans, à Palerme où elle s’est établie. Elle met des gestes sur nos peurs, donne un sens à nos deuils, transpose en conte ou en opéra le cri de ses contemporains. Emma Dante, 48 ans, des cheveux cendrés, est de la famille des réparatrices. Ses spectacles s’arrachent en Europe, à la Bâtie à Genève naguère, à Avignon jusqu’au 15 juillet. Lycée Frédéric Mistral, on s’engouffre dans une salle, grande bouche sans état d’âme. Le ciel de Provence a des humeurs, le théâtre est un parapluie. A l’affiche, Le Sorelle Macaluso. La pièce relève du portrait de famille, portrait dansé à la lisière de l’oubli.

Il fait nuit et une jeune femme danse. Ses cheveux flottent dans le vent des fugues. Tout est silence autour d’elle. La rejoignent d’un coup six demoiselles en escadron. Leur pas est martial et pressé. Elles arpentent le plateau, en définissent la géométrie. L’une tient dressé au-dessus des têtes un Christ en croix. Ainsi vont les processions à Palerme. En bordure de scène, sur une ligne, des écus d’argent, de ceux qui cuirassent les chevaleries d’antan. Chacune se saisit d’un bouclier et d’un glaive. Dans un râle guerrier, elles croisent leurs lames. Ce prélude relève du cérémonial. L’enfance dans un bruit d’épées. Elles nous regardent dans les yeux à présent. Ce sont les sept sœurs de l’histoire. Elles s’affranchissent de leurs pantalons: on les découvre en robe d’été, robes d’antan à fleurs ou à grosses tomates. Elles nous fixent encore. Puis l’une parle en palermitain – le spectacle est sous-titré.

Une cour des miracles

Elle raconte une après-midi à la mer. Elle se rappelle leur père, il ne les accompagne pas ce jour-là. Elles barbotent dans la vague, têtes d’épingle dans l’écume. Elles jouent à qui tiendra le plus longtemps sous l’eau. Devant nous, les actrices sont en maillot de bain, rangées sur une ligne. Une musique de cinéma les enveloppe. L’air des vacances. L’une tient le nez d’une autre qui gigote. Puis l’asphyxiée tremble de tous ses membres, poulpe noyé sous nos yeux. C’est ce désastre qu’elles font remonter à la surface. La vie qui vrille en nœud de vipère.

Si on est pris, c’est qu’Emma Dante et ses interprètes construisent une cour des miracles, non-lieu où les vivants et les défunts s’aimantent, où la tragédie se dénoue en pas de deux, où le théâtre se confond avec les enfers. Un homme revient à la lumière, il porte une nuisette, tourbillonne comme au bal. C’est le père des sœurs, il est mort jadis, mais il revit dans un halo de projectionniste. Il se saisit d’une belle, en chemise de nuit elle aussi. Elle, c’est la mère des sœurs. Ils s’étreignent dans une valse obsessionnelle, comme dans un film ancien: la bobine grésille, la scène tourne en boucle. Le Sorelle Macaluso est une chambre noire: on s’y sent plus vivant.

Le Sorelle Macaluso, Festival d’Avignon, 15h, jusqu’au 15 juillet; rens. www.festival-avignon.com