Les Créatives, ce festival qui fait la part belle aux femmes, en est à sa quatorzième édition. Anne Sylvestre, qui en est l’invitée, écrit, chante et se produit sur scène depuis 1957, date d’une première apparition au cabaret La Colombe, sur l’île de la Cité, à Paris.

L’invitation des Créatives et les salles pleines qui accueillent ses spectacles, en Belgique, en France, en Suisse sont le signe que ses chansons sont tissées d’une inusable et belle étoffe de mots et de musique. Car depuis Porteuse d’eau, depuis soixante ans, ses textes, les histoires qu’elle raconte en chantant touchent au cœur, bercent et consolent, réveillent des rires et des révoltes chez des publics fidèles et qui s’étoffent.

Morale drôle et forte

Pour les enfants, Anne Sylvestre est l’auteure des Fabulettes, ces disques magiques aux fines et facétieuses comptines, bateaux, papillons, hérissons, œufs et archéoptéryx. Pour les adultes, elle écrit d’autres fables qu’elle enregistre et chante sur scène. Des histoires incarnées, dotées d’une chute, d’une morale drôle ou forte: «Dans les chansons du folklore, c’est là que j’ai appris comment on fait une chanson», dit-elle.

Si les textes d’Anne Sylvestre sont si proches des femmes, c’est que, au moment où elle se met à chanter, elle leur offre une place nouvelle: «Il y avait des chanteuses, mais elles ne chantaient que des chansons écrites par les hommes. Elles chantaient ce que les hommes avaient envie d’entendre: la putain au grand cœur, la fille qui sentait bon la fleur nouvelle et qu’on retrouvait avec un couteau dans le cœur… Personne ne s’avisait de ça! Les histoires de Brassens sont souvent très jolies, mais il y a presque toujours un gars et une petite, une «jolie fleur dans une peau de vache». A l’époque, c’était tellement normal. Brassens a écrit Saturne. Tant mieux. Je ne suis pas revancharde, mais à un certain moment, simplement, on s’est aperçu que les femmes et les filles n’avaient pas de chanson à laquelle s’identifier. Il y avait un manque. Et donc j’en ai écrit.»

Prénoms splendides

Ses personnages, souvent, portent des prénoms splendides et pleins: Mathilde, Madeleine, Antoinette, Clémence, Philomène, Eléonore, Maryvonne, Cécile. Et au fil de ses chansons, se dessine une sorte de grand roman des femmes qui rassemble toutes leurs histoires. Les féministes s’y reconnaissent. Mais la force d’Anne Sylvestre est d’incarner par des personnages et par des récits les souffrances, les combats, les victoires, les solidarités et les joies. Il n’y a pas là de théorie, mais avant tout de la poésie.

Si elle parle de la condition des femmes (Mon mystère; Une sorcière comme les autres), de souffrances et de combats (Juste une femme; Non, tu n’as pas de nom; La vaisselle), c’est par le détour de l’écriture, de la rime avec des mots qui chantent juste; en empathie (Frangines); avec humour très souvent (Clémence en vacances; Petit Bonhomme).

Une voiture à langer

Parfois, une cause se saisit d’une chanson. Ainsi Xavier, histoire vraie, racontée par une amie d’un petit garçon qui langeait et berçait son ourson, imitant sa maman qui s’occupait du second bébé. Alarme chez les amis: on lui offre une voiture… et l’enfant se met à la langer. «Mais une chanson ne s’arrête pas comme ça, continue Anne Sylvestre. Il fallait une pirouette: «Je dois pourtant rassurer sur Xavier. Il a passé sans avanies son permis. Ses sentiments pour son auto sont normaux. Tous ne peuvent pas en dire autant, bien souvent.» Cette chanson a été revendiquée par la communauté homosexuelle, continue Anne Sylvestre. Je veux bien, mais ce n’est pas vraiment ça. C’est juste une chanson où je dis, où je raconte ce que je veux.»

Anne Sylvestre ne s’enrôle sous aucune bannière, sous aucun drapeau. Rien de simpliste chez elle. Juste un sens très vif de la dignité et une allergie à l’hypocrisie. De La faute à Eve, cette relecture ironique de la Genèse qui condamne la femme dès le départ, elle dit: «Il faut avoir été élevé chez les religieuses pour pouvoir faire une chanson anticléricale. Mais, encore une fois, ce n’est qu’une chanson.»

Ode au couple illégitime

Pour Lazare et Cécile, elle s’inspire d’un fait divers: tout un village avait poussé un jeune couple jugé illégitime au suicide. «Je me suis dit, c’est trop moche, je veux empêcher ça.» Elle réécrit l’histoire, imaginant la fuite des amants protégés par la lune. Une chanson d’amour, mais «qui va avec le reste. Elle est contre l’hypocrisie de tout un village».

«J’écris beaucoup dans ma tête, dit Anne Sylvestre. De temps en temps un mot vient, une phrase, une mélodie se raccrochent. Il y a des rimes qui, quelques fois, amènent toute la suite. Comme dans cette chanson, Malentendu. En l’écrivant, je savais comment elle allait finir. C’est l’histoire d’une femme et d’un homme qui n’ont rien en commun mais qui font leur vie ensemble: «Rien ne les poussait l’un vers l’autre, rien ne les sépara non plus. […] leurs enfants tout éperdus, firent graver dessus leur tombe, sous l’image de deux colombes: Ce fut un beau malentendu.» Chaque fois que je finis de chanter, j’entends une sorte de «ah» de satisfaction dans la salle. Comme un sourire sonore…»

Indulgence maternelle

Trouver le rythme, goûter les mots, écrire et polir textes et mélodies, Anne Sylvestre n’a jamais cessé de le faire. Apollinaire, Racine, Hugo l’ont nourrie et continuent de lui montrer le chemin des rimes. Elle le dit dans Coquelicot, petit livre qui vient d’être réédité (Points) où elle décline ses mots: Pavane, Améthyste, Fanfreluche, Marelle, Rutabaga, Sœurs. Au chapitre «Amour»: «J’ai rien à dire ou alors trop!»

«Trop» sans doute. Parce qu’il y a dans son travail un vrai amour des gens, une indulgence presque maternelle qui aide à vivre. Les chansons d’Anne Sylvestre ne nous laissent pas tomber: «Elles sont écrites pour les gens. C’est pour ça que Les gens qui doutent, ça plaît tellement.»

Et pourtant, jamais elle ne rempoche son humour et son indépendance: «Il y a des gens qui sont bien indiscrets: Vous allez continuer longtemps à chanter? – Tant que j’en ai envie! Ils ajoutent: Vous écrivez encore? – Non. J’écris toujours.»


Anne Sylvestre est en concert les 21 et 22 novembre à 20h à la Salle communale d’Onex (GE), dans le cadre du festival Les Créatives.

Jeudi à 18h, rencontre avec Flèche Love, à 18h, au Manège, à Onex.