C’est un monde pimpant, celui des casinos de Macao. On peut y croiser des girafes vertes autour d’un gigantesque aquarium turquoise. On peut y dîner dans un restaurant parfaitement rose. On peut y admirer un arbre et des rochers recouverts de feuilles d’or. Gondoler sur un canal vénitien bleu piscine. Acheter des montres argentées, des escarpins rouges et des macarons orange. Mais juste à côté, il y a un monde gris. Celui des gargotes populaires, des ruelles aux murs lézardés, des vieillards courbés et esseulés.

The Pearl River, le dernier livre de Christian Lutz, tout juste paru aux Editions Patrick Frey, montre une fois encore combien la narration est importante – et maîtrisée – chez le photographe genevois. Sans légende mais avec un enchaînement très pensé, il livre sa vision désenchantée d’un monde qui court à sa perte. La dernière image, ô combien symbolique, montre les lumières de la ville à l’arrière-plan d’une plage sur laquelle ne restent que des coquillages brisés. Là où finiront les colliers de perles. Comme toujours, la lumière et le cadrage sont très travaillés, la séquence revêt des atours cinématographiques.

Retour à l’illusion

La série sera exposée tout l’été aux Rencontres de la photographie d’Arles, en dialogue avec le précédent travail de l’artiste, Insert Coins, sur Las Vegas et les exclus de ce système de divertissement permanent. Christian Lutz n’y voit pas une suite, mais plutôt une réponse. «Lorsque je me trouvais à Vegas, on me répétait sans cesse que cette place était finie et que tout se déroulait maintenant à Macao. J’ai voulu aller voir. Macao et ses casinos sont en réalité l’illustration du stade antécédent à Las Vegas. C’est le retour à l’illusion. On recommence la même merde, malgré les inquiétudes écologiques notamment. C’est sans espoir. Ce travail est finalement plus sombre et cynique que le précédent, même si je ne photographie pas la misère.»

Ce qui frappe le Genevois, c’est que l’endroit ne porte plus les signes de son passé portugais ou de son présent chinois, mais seulement ceux de la mondialisation; mêmes enseignes de luxe que partout ailleurs, décors en carton-pâte singeant Paris ou Venise. Les casinos de Macao sont des villes dans la ville, avec spa, cinémas, restaurants et magasins ajoutés à la roulette et aux machines à sous. «On peut y passer une semaine en autarcie. J’ai vu un type descendre acheter une montre avec ses pantoufles d’hôtel!»

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Et si de très riches Chinois fréquentent ces lieux, avec une cohorte de vassaux à leur traîne, Christian Lutz note que Las Vegas est désormais aux mains de la middle class et que des lieux de jeu se sont multipliés ces dernières années en Grèce et en Espagne, frappées par la crise. «Quand les gens n’ont plus rien, ils tentent leur dernière chance», note le photographe, amer.

Donner du sens

Mais Christian Lutz est ravi de la grande exposition qui l’attend à Arles, dans cette Maison des peintres où Matthieu Gafsou a présenté l’an dernier H+. «C’est un magnifique rendez-vous dans un parcours. C’est le Festival de Cannes des photographes!» En partie financée par Genève, ville et canton, ainsi que par Pro Helvetia, l’exposition baptisée Eldorado est programmée pour la fin 2020 au Musée d’art et d’histoire de la cité de Calvin.

Alors que la manifestation arlésienne touchera à sa fin, une autre démarrera en Suisse romande pour Christian Lutz; sa contribution à l’enquête photographique genevoise, dernier volet de trois séries documentaires consacrées au sport. Après les investigations de David Wagnières et Elisa Larvego, le quadragénaire s’est penché sur le MMA (arts martiaux mixtes) et le lien étrange qui se noue entre les protagonistes, pourquoi on cogne et pourquoi on accepte d’être cogné.

Et parallèlement à ces multiples actualités, Christian Lutz continue de travailler à une grande série autour des populismes européens, qui le mène de Suisse centrale à Ceuta, en passant par Auschwitz. La légèreté, visiblement, ne l’intéresse pas. «Ce n’est pas calculé. Je réagis simplement à ce que l’on vit. Les photographies viennent clarifier mes pensées et des sentiments troubles chez moi. Et j’ai besoin de donner du sens à ce que je fabrique.»

Christian Lutz, «The Pearl River», Ed. Patrick Frey, 152 pages.

«Eldorado», Maison des peintres, Arles, dans le cadre des Rencontres de la photographie, du 1er juillet au 22 septembre.


Un tirage pour les lecteurs du «Temps»

Pour rappel, Le Temps a offert une carte blanche à Christian Lutz pour l’édition n°5 de sa collection photographique. C’est une scène de rue, prise à Athènes le 1er janvier 2017. Un sans-abri devant une banque aux allures de temple ancien. Un instant volé qui pourrait être mis en scène. Une image esthétique pour une réalité crasse.

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