Il y a de la pudeur dans l’expression «succès critique», qui souvent s’applique à un artiste hélas condamné à rester sous le radar du grand public. Un peu d’arrogance aussi: seuls savent, ou sauraient, ceux qui ont la chance d’user d’un clavier ou d’un micro. Ça pourrait finir par agacer Bertrand Burgalat, l’homme qui pond à intervalles réguliers des tubes potentiels gavés d’une envoûtante poésie, mais qui peine pourtant à toucher de plus larges audiences.

«Je connais des artistes grand public qui sont parfois verts de rage de ne pas avoir un article dans les Inrocks ou ce genre de magazines. Mais moi, j’ai connu l’époque où je n’avais ni succès populaire ni présence presse nulle part. Ça peut être dur quand on a peu de lots de consolation, alors je suis plutôt content d’être compris, parfois.»

Il le sera cette fois, inévitablement, au moins pour le titre de son tout dernier album. Les choses qu’on ne peut dire à personne, une phrase habillée des habituels traits qui font le génie: simplicité, beauté, évidence. Une chanson arrache-cœur qui peut provoquer de lourdes vagues à larmes, la perle absolue des dix-neuf extraits du disque, qui compte d’autres pépites presque aussi touchantes.

«L’enfant sur la banquette arrière», par exemple, où chaque vers est un thème en lui-même. Une densité terrifiante qui capture le tragique de l’existence et, pour l’auteur, «l’impression d’avoir tout dit dans ce morceau». Autre risque: l’album s’ouvre par deux instrumentaux, signe que le voyage sera long et qu’il faudra savoir prendre son temps. Coquetterie ou ordre savamment orchestré? «Si Björk ou Radiohead font pareil, on va dire: «Quels génies, ils prennent tous les risques!» Alors que moi, ce sera plutôt: «Non mais quel loser!»

Visage intemporel

Burgalat lâche sa punchline dans un grand éclat de rire. Il sait sa base de fans envoûtée, portée par un amour inconditionnel, quasi viscéral. Et les retours sur Les choses… sont excellents depuis mai dernier: «C’est une marque de sollicitude, je rencontre des personnes qui aiment vraiment ce que je fais et qui sont tristes que ça ne marche pas plus. Et qui me demandent pourquoi, du coup. Mais si je le savais, si j’avais la clé… C’est presque un problème domestique, d’ailleurs. Rien ne me déprime plus quand ma femme (la créatrice de mode Vanessa Seward, ndlr) me dit: «Tu vas voir, ça va marcher!» J’ai 54 ans, j’en peux plus d’attendre. Et puis je m’en fous, je suis déjà très content de faire de la musique.»

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Cet homme-là peut-il vraiment basculer vers un triomphe national? Rien n’est moins sûr, et son talent brut n’a rien à voir avec l’équation. Il n’est pas toujours facile à cerner, déjà. Il ouvre des tonnes de parenthèses, en referme assez peu, laisse ses pensées se promener pour revenir vers un point de départ qu’il a peut-être oublié. C’est fascinant, mais peut-être trop pour charmer les foules… Mais il pourrait, peut-être, en acceptant de vendre son âme au diable.

Quand on le rencontre en cet après-midi de canicule parisienne, ennemi de toutes les élégances, il s’est habillé d’une simplicité imparable: mariage sans une ombre entre sa ceinture crème et ses mocassins, tout comme pour les bleus de son jean et sa chemise Lacoste. Des lunettes fumées, et coupe de cheveux d’un autre temps qui lui va comme un casque. Avec son visage intemporel, il possède tous les ingrédients pour fabriquer un personnage marketing de première force.

Si c’est devenir une espèce de «freak» pour passer chez Ruquier et faire le grand fou, ce qu’on attend en France, en général, cette extravagance bidon, alors c’est non

Une recette systématiquement gagnante si on a un physique à part et/ou un brin de talent, il suffit de voir ce que sont devenus Sébastien Tellier ou Philippe Katerine. Mais ça n’arrivera pas: «Créer un personnage théâtral comme Bowie, d’accord, mais je n’ai pas cette capacité. Si c’est devenir une espèce de freak pour passer chez Ruquier et faire le grand fou, ce qu’on attend en France, en général, cette extravagance bidon, alors c’est non.»

Peur de l’emphase

On peut le découvrir seulement aujourd’hui, mais Burgalat n’est pas un nouveau venu. Son Toutes directions sorti en 2012 recelait déjà de vraies merveilles telles «Sentinelle mathématique», «Bardot’s Dance» ou le poignant «Sous les colombes de granit». Mais on revient aux «Choses», parce que c’est un titre totalement addictif, qui s’écoute en boucle pendant des jours. Le contraste est saisissant entre une musique finalement très dansante et le texte déchirant offert par l’écrivain Laurent Chalumeau.

Privilège dans les locaux de son label Tricatel: il nous fait écouter la composition du tout premier jet, nettement plus frontal. C’est encore plus sombre, mais lui aussi préfère son deuxième essai: «Ça m’atteint plus quand il y a décalage plutôt que deux univers identiques. J’aime beaucoup Jacques Brel, mais comment faisait-il pour chanter «Ne me quitte pas» tous les soirs, comme ça (il mime le jeu de scène du chanteur belge)? Quand il y a trop d’emphase, ça me fait peur. Je préfère penser au «Sea Song» de Robert Wyatt, il n’amplifiait pas la tristesse.»

Puis on a voulu glisser une petite peau de banane, parce que c’était trop tentant: «Et vous, Bertrand, quelles sont les choses que vous ne pouvez dire à personne?» Sa pirouette: «Bon appétit, excellente dégustation, ou au jour d’aujourd’hui…» A dire le vrai, on préfère cette échappée à une confession impudique qui serait si éloignée du personnage. «Ce titre est une réussite, parce que tout le monde pense qu’il a été écrit pour moi, alors que Chalumeau l’avait déjà produit avant. C’est quelque chose de totalement universel, tout le monde est dans ce cas-là.» Un sujet universel, porté par un artiste qui mériterait de l’être tout autant.


Bertrand Burgalat, «Les choses qu’on ne peut dire à personne» (Tricatel).