Pour ses fictions, la RTS semble s’être embarquée dans un grand tour des régions. Après les manigances de financiers genevois (Quartier des banques), les scandales amoureux avec vue sur la Riviera (Double Vie) et un numéro d’espionnage sous la coupole bernoise (Helvetica), la nouvelle série romande remet le cap à l’ouest pour s’installer au cœur de la Gruyère, à Bulle.

Bulle, c’est aussi son titre et il a été particulièrement bien choisi. Car s’il fait évidemment référence à la ville, petit écrin fribourgeois de 17 000 habitants entre pierres historiques et pâturages, il renvoie aussi à l’image même de la famille. Cette bulle clanique, aimante, rassurante… mais qui se révèle parfois moins transparente et légère qu’on ne l’imaginait.

Vous l’aurez compris, la série, dernier projet de la cinéaste genevoise Anne Deluz avant que le cancer ne l’emporte en novembre dernier, fait des liens de sang son sujet. Au fil de six (longs) épisodes, elle s’attelle à peindre une fresque, intimiste, de la tribu Aubert: quatre générations bien ancrées dans leurs terres, vivant sur la ferme familiale pour les uns et dans un appartement moderne pour les autres. Jamais très loin les uns des autres mais empêtrés dans leurs quotidiens respectifs. Un équilibre fragile qu’une nouvelle viendra bouleverser.

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Celle de la maladie d’Alice (Elodie Bordas), 35 ans, troisième chaînon de la famille. Tout juste promue à un poste de manager dans une compagnie d’assurances, cette mère de famille débordée se sent faible. Soupçonnant une grossesse, près de quinze ans après la naissance de son fils Matthieu, on lui annonce qu’il s’agit en réalité d’une leucémie. Greffe de moelle osseuse indispensable.

Diagnostic révélateur

Le diagnostic tombe au début du premier épisode et, grâce à un flashback propice, on revit les deux semaines de la vie d’Alice précédant sa visite aux urgences: le travail, les entraînements de Mathieu, l’organisation de l’anniversaire de mariage des grands-parents (mais qui va s’occuper d’imprimer la photo souvenir?), sans oublier l’ex de son mari qui débarque en ville… On ne peut s’empêcher alors de songer à Mytho, récente série d’Arte dans laquelle une autre mère de famille, surmenée et délaissée par ses proches, s’invente une tumeur pour exister.

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Alice, elle, ne fabule pas – et Bulle n’atteint jamais la noirceur de Mytho. Mais dans les deux scénarios, la maladie fait office de moment charnière: à la fois révélateur des dysfonctionnements de la famille (comme on développerait une photo de groupe en argentique) et déclencheur, en provoquant une onde de choc qui ébranlera tous les personnages.

Centre commercial et campagne

Un ressort dramatique somme toute assez classique, mais exploité ici avec finesse. Pas de longues tirades au chevet de la malade ni de bips-bips de machines mêlés à une bande-son dégoulinante. Au contraire, en fil rouge discret, la maladie s’éclipserait presque pour mieux laisser les histoires individuelles se déployer.

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Ainsi, chaque épisode s’attache à l’un des personnages, exposant petit à petit les liens qui les unissent, entre secrets du passé et tensions du présent. Il y a Pascal (Nicolas Bridet), le mari d’Alice, qui tente de maintenir son entreprise de construction à flot tout en gérant maladroitement les humeurs de son fils. Il en veut à Jeanne (Suzanne Clément, qui réussit à gommer son accent québécois à 95%), la mère d’Alice, comédienne expatriée à Genève loin de sa fille qu’elle a eu adolescente et avec qui elle entretient une relation conflictuelle. Jeanne a elle-même ses raisons d’en vouloir à sa mère Marthe (la mythique Claudia Cardinale), immigrée italienne devenue aussi caractérielle que xénophobe et qui a pris une décision déterminante trente ans auparavant. Sans oublier Louis (Antoine Basler), frère de Jeanne et oncle d’Alice, aux manettes de la ferme familiale – mais pour combien de temps?

Car, en filigrane, Bulle explore aussi les mutations de cette ville carte postale, tiraillée entre tradition et modernité, nature et béton. Tout comme l’arrivée de l’autoroute, dans les années 1980, a tout changé en sortant Bulle de son isolement, un centre commercial veut désormais s’implanter sur le terrain des Aubert. Bref, l’ancien monde rencontre le nouveau. Bien qu’un peu schématique, cette friction n’est jamais présentée de façon moralisatrice. D’ailleurs, même s’il tient à ses vaches, Louis n’est lui-même plus certain de vouloir cette vie…

«De genre humain»

Sensibilité et nuances sont les qualités premières de cette série, dont les personnages évitent les archétypes avec des dialogues qui sonnent juste. On croit aisément à cette famille suisse (semblable à toutes les autres) et en particulier à la figure d’Alice. Cette trentenaire qui a tout pour être épanouie sur le papier mais qui panique à l’idée d’avoir grillé ses cartouches trop tôt, de s’être engagée sur des rails dont elle ne peut désormais plus dévier. Un désarroi coupable, étouffé – jusqu’à ce que le cancer ne remette les compteurs à zéro.

On pourrait reprocher à la série cette même sobriété – difficile d’identifier un quelconque temps fort, un coup d’éclat ou une exaltation. Mais c’est aussi son élégance. Bulle est une fiction de temps long, un appel à la remise en question et à l’empathie. Une réflexion universelle sur la vie qui, à l’image de la ville, connaîtra forcément ses chambardements, et sur la famille qu’il vaut alors mieux avoir avec plutôt que contre soi. Anne Deluz parlait de Bulle comme d’une «série de genre humain» – on ne peut que lui donner raison.


«Bulle», série en 6 épisodes de 50 minutes. Dès le 12 mars sur RTS1 et sur Play RTS