John Yossarian, dit Yoyo, est un homme comme les autres: à choisir, il préfère l’idée de vivre que celle de mourir torpillé dans un B-25. On ne peut pas le blâmer. Mais la tâche devient légèrement plus délicate lorsqu’on est bombardier au sein des forces aériennes américaines, déployé sur une petite île italienne, en 1944. Et que nos supérieurs semblent bien décidés à nous envoyer au casse-pipe.

Catch-22, minisérie produite par Hulu et disponible en Europe depuis le début de l’été sur la plateforme MyCanal, c’est grossièrement ça: l’histoire d’un jeune gars dont le but est de traverser la guerre sans y rester, mais qui se trouve invariablement confronté à la violence, à l’inhumanité du combat… et surtout, à l’absurdité du système militaire, sa bureaucratie et sa hiérarchie. A l’image du général Scheisskopf, un chef beuglant et obnubilé par l’art du défilé bien fait – amplitude des bras: 18 cm, distance cuisse-poignet: 10 cm – campé par George Clooney. Vingt ans après avoir délaissé sa blouse blanche d’Urgence, l’acteur réinvestit le petit écran en produisant et coréalisant Catch-22. Son Scheisskopf, proprement grotesque bien qu’un peu poussif, donne le ton de la série. Dans les deux premiers épisodes tout du moins.

Farce bureaucratique

Car il ne s’agit que du début des réjouissances. Sur la base toscane, les recrues ont un nombre défini de missions à effectuer avant de pouvoir rentrer chez eux. Mais à chaque fois que Yoyo touche au but, le colonel Cathcart, molosse intraitable, décide d’augmenter encore le compte requis. Toute excuse est alors bonne pour se tirer de là: Yossarian feint des douleurs à l’appendice ou au foie, songe même un instant s’exiler en Suisse – mais on l’y enfermerait sûrement «presque comme en Allemagne» – puis, soudain, l’illumination: et s’il se déclarait fou?

C’est là qu’on lui oppose le fameux «catch-22»: si vous êtes fou, vous pouvez effectivement être exempté de vol. Mais le fait même de le demander rend caduque cette requête. Car, selon l’article 22 du règlement de la base, «craindre pour sa vie face à un danger réel ou immédiat constitue la preuve irréfutable qu’on est sain d’esprit». Donc exiger une dispense pour motif de folie est la chose la plus rationnelle qui soit… Vous n’êtes donc pas cinglé: retour à la case départ. «C’est une belle arnaque, cet article 22», conclut Yoyo. «La plus belle qui soit», répond Doc Daneeka, chef de l’infirmerie.

Le génie derrière cette farce bureaucratique s’appelle Joseph Heller. En 1961, cet écrivain américain publiait le roman éponyme inspiré de son expérience au front, dont la série s’inspire à son tour. Mi-satire, mi-manifeste contre la guerre du Vietnam, l’œuvre est d’abord mal reçue puis devient culte. Connue pour sa narration particulièrement sinueuse, la longue liste de ses protagonistes et ses allers-retours temporels, elle est très vite déclarée inadaptable à l’écran. Il est vrai que jusqu’à présent, à part un film de 1970 signé Mike Nichols, personne ne s’y était frotté.

Côtelettes et strudels

La revisite de Clooney et consorts simplifie le tableau et rétablit une forme de chronologie classique. On suit Yossarian et le reste de son escadrille au fil de leur formation puis de leur service, passant abruptement des scènes de raids aériens aux instants de vie au sol. Là, place aux torses sculptés qui s’ébrouent dans les criques italiennes pour tuer la peur et l’ennui, le tout baigné dans une lumière dorée très (trop?) esthétique. Mais la série explore aussi les relations entre militaires et autochtones, notamment de jeunes Italiennes qu’ils rencontrent lors de permissions à Rome. Et ce n’est pas toujours romantique.

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On n’attendait ni glamour, ni réalisme historique de la part de Catch-22, mais plutôt un reflet du ton décalé de Joseph Heller. Or, on pouvait s’y attendre, l’adaptation lisse quand même en bonne partie ce parti pris stylistique pour un résultat plus sage, même si elle choisit d’accompagner certaines boucheries par une bande-son jazzy.

A défaut d’impertinence, reste le joli éventail de personnages loufoques imaginés par l’auteur. Une grande perche nommée Clevinger, qui ne peut s’empêcher de répondre à ses supérieurs, donnant lieu à de jolis dialogues de sourds. Major Major – de son nom et son prénom –, l’air largué en permanence. Ou encore le major de Coverley, joué par Hugh Laurie (Dr House sans sa canne), tellement nostalgique des côtelettes d’agneau et des strudels qu’il lance un véritable commerce de denrées alimentaires.

Théâtre kafkaïen

Le lieutenant Yossarian, incarné par un remarquable Christopher Abbott (Girls, The Sinner) tout en retenue et moues abattues, est plus tragique que comique. Il n’a rien du héros maniant son avion comme un as et pleurant les morts à chaudes larmes. S’il noue des liens avec ses compagnons d’infortune, ce sera toujours lui d’abord. Quitte à faire preuve d’égoïsme, de lâcheté, de traîtrise, même.

Là réside la vraie force de Catch-22. Sa manière de raconter la révolte sourde, l’impuissance crasse face à un système injuste qui finira toujours par vous avoir. Et dans ce théâtre méditerranéen aux airs kafkaïens, une évidence: la guerre n’a rien de noble. Et l’ennemi n’est pas toujours celui qu’on croit.


Catch-22, disponible sur MyCanal