Ce n’est peut-être pas un hasard, si dans Vernon Subutex, la magnifique saga rock de Virginie Despentes si clairvoyante sur les temps présents et à venir, rôde la figure du chaman.

Vernon Subutex, son héros, en prend parfois l’allure. Il est celui qui relie deux mondes, le visible et l’invisible, celui qui manie les platines – comme d’autres le tambour – pour débusquer dans les riffs du rock de nouvelles transes; celui dont la présence catalyse les énergies, révèle des vérités cachées.

Il y a des correspondances entre ce «gourou» des temps modernes – ancien disquaire devenu SDF, puis prophète – et les sages des temps anciens. Mais le lien n’est pas seulement entre le héros et le chaman. Car le chamanisme – du moins ce qu’il évoque poétiquement – semble avoir beaucoup à faire avec la littérature.

Le romancier n’est-il pas lui-même une figure du chaman? L’écriture n’a-t-elle pas parfois des allures de transe? N’échappe-t-elle pas, pour partie, à celui ou celle qui tient la plume?

Lorsqu’il se glisse dans la voix d’un autre, l’écrivain a accès à des mondes inconnus, que seule cette opération presque magique rend visibles. Vernon Subutex, héros et prophète, pourrait aussi bien être le romancier, qui catalyse les histoires et les donne à voir.

Dans la tradition amérindienne, la figure du coyote, animal totem, chaman à ses heures, facétieux et paillard, soignant et joueur de tours, raconteur d’histoires, participe de cette même correspondance entre parole et mondes cachés: «Il entre dans l’interdit, dit la tradition indienne. Voilà pourquoi il est un maître. […] Il est sacré. Il fait rire. En faisant du mal il fait du bien. Collectivement. Il soigne. Il guérit. […] Ses histoires sont sacrées. […] Il est la plus ancienne créature du Créateur: le conte»*

Pour dire les temps modernes, ceux des réseaux, des attentats, des silent parties, des flambées identitaires, de la mondialisation, Virginie Despentes convoque à son tour, entre les lignes, l’ancienne figure du conteur, le chaman, qui, mieux que personne, sait voir, dire et montrer le réel à travers ses histoires.


* «Partition rouge, poèmes et chants des Indiens d’Amérique du Nord», traduits et présentés par Jacques Roubaud et Florence Delay, Points Seuil