Ça commence un peu comme une blague, bien loin en tout cas de l’autoroute vers la gloire. A Rennes, des potes de lycée lient connaissance en matant du porno sur leur portable pendant un cours de cinéma plutôt que d’écouter leur professeur, qui dissertait sur les bienfaits d’Eric Rohmer. Ils se retrouvent plus tard pour bricoler quelques impros et créer un collectif: Columbine, un nom en forme d’hommage au film Elephant, de Gus Van Sant, qui racontait la tuerie d’un collège de la petite ville du Colorado en 1999. Leur tout premier clip, Vicomte, crachait gentiment sur les fils de bonne famille, mais avec un second degré moyennement efficace qui le fit davantage ressembler à une caricature qu’à un véritable manifeste. Nous sommes en 2014, il est alors difficile d’imaginer la déferlante qui touchera l’Hexagone quelques mois plus tard.

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Columbine joue désormais à guichets fermés partout en France. Nous les avons vus à Reims voilà un peu plus d’un an, pour une expérience à part. Dans la salle, quelques parents qui ont préféré accompagner leurs enfants – parce qu’on ne sait jamais, ça reste du rap –, mais surtout une foule totalement en transe. Autant de filles que de garçons, tous post-ados mais pas encore adultes, et une fascination pour les deux leaders comme rarement vu. Lujipeka et Foda C retournent les salles à chaque concert, et ils ont bien pris conscience de la situation: «Là où ça a vraiment changé pour nous, c’est avec le premier concert à Rennes (en mai 2017). On s’est rendu compte que des gens qu’on ne connaissait pas étaient fans hardcore, genre tu les touches, ils pleurent», avouait Foda C dans une interview aux Inrockuptibles l’automne dernier. «Il y a une vidéo où on voit des fans hystériques complètement coincés contre une barrière en train de pleurer. Il y a des trucs extrêmes. Nos fans sont jeunes, certains parlent de nous comme des «génies», mais ils sont aussi à une période où ils se cherchent des modèles. Si ça tombe sur nous, tant mieux, mais il faut savoir avoir du recul sur tout ça», ajoutait Lujipeka à l’hebdomadaire français.

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Paroles d’ados

Leur prose poétique n’est pas toujours facile à appréhender pour l’ancienne génération élevée au flow des perles françaises des années 1990, tels Fabe ou Ministère A.M.E.R. Pour comprendre le pourquoi d’une telle fascination, le mieux reste encore de demander à leurs jeunes fans. Par exemple Gaston, 17 ans, des semaines à écouter Enfants terribles, leur deuxième album sorti en 2017, en boucle: «Ils étaient alors habités par un mélange de mélancolie et de tristesse pure. Leurs textes portaient sur la solitude et la différence, ils n’en parlaient pas en disant «deviens cool et fais-toi remarquer» ni «on s’en moque reste comme ça». C’était plutôt «te sens pas mal à cause de ça, accepte juste que ça fait partie de ta construction, tu ne t’en rends peut-être pas compte mais tu évolues vite quand tu réfléchis seul dans ta chambre». Et chaque morceau avait son caractère propre, sa couleur. Enfants terribles était superbement planant et mélancolique, College Rules dissonant et à peine mélodieux. C’était hétérogène dans le bon sens du terme.»

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Pour Khulan, grande jeune fille de tout juste 14 ans, ils ont «un style différent de tout ce qui se fait dans le rap moderne: des belles métaphores, des textes qui t’obligent à la réflexion, et des instrus planantes. Le mix des deux, ça fait un combo qui te plante des émotions bien précises. Sur Les caméléons et College Rules, par exemple, ça met une bonne race de déprime. Je suis juste un peu déçue du dernier album, j’espère qu’ils reviendront à des choses plus poétiques.»

Le cinéma comme le rap

Adieu bientôt, sorti en septembre 2018, plus egotrip et forcément moins touchant que le précédent, parle beaucoup de leurs névroses et des revers du succès, puisque écrit sous l’influence de l’immense vague populaire qui avait rythmé la tournée de 2017. «On veut devenir le bourgeois qu’on détestait avant», disent-ils par exemple sur Age d’or, une punchline qui ressemble plus à une crainte qu’à une prophétie. Mais il est toujours question d’états d’âme, de doutes, de passages désabusés mais pas désespérés. Rien à voir avec les concours de muscles ou d’esprit gangsta qui ont habituellement cours dans le domaine. On trouve chez eux davantage de références culturelles. Dans une interview à So Film, Foda C racontait son obsession pour le cinéma et sa soif de découvertes: Tarkovski, la nouvelle vague japonaise, les auteurs confidentiels. Pas une posture, juste un gars embarqué à fond dans sa passion: «Le cinéma pour nous, c’était comme le rap: une façon de faire passer des messages aux adultes: derrière ce gamin qui dort en classe et que vous prenez pour un paria, il y a toujours une histoire. Cette histoire, vous devriez essayer de la comprendre.»

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Leur marge de progression reste assez grande, mais l’essentiel est ailleurs: dans la formidable énergie qu’ils dégagent et dans l’incontestable authenticité dont ils font preuve. Et ils ont en plus une vraie tendresse pour la Suisse, selon Foda C.: «Il s’est toujours passé quelque chose là-bas, en positif comme en négatif. Les gens sont gentils. Chaque show était soit super, soit moyen, mais marquait la tournée genre maintenant c’est plus comme avant.» Une nouvelle occasion de lui donner raison se présentera ce samedi à l’Arena de Genève.


Columbine, «Adieu bientôt». En concert le 26 janvier à Genève, Arena, dans le cadre de la soirée The Beat #03.