David Copperfield doit avoir cet air chafouin quand la grande magie n’opère pas tout à fait. Son sourire, en contreplaqué, donne le change. Mercredi, dans son bureau genevois aux allures de jungle, cerné par l’exubérance de ses plantes, Claude Ratzé ressemblait à un illusionniste trahi par un mauvais génie. Avec son bouc méphistophélique, son regard bleu lagon, son timbre de charmeur de cobra, il rafistolait à vue la toile de nos futures nuits.

La Bâtie – Festival de Genève, qu’il dirige depuis 2018, commencera bien le vendredi 28 août, presque comme si le Covid-19 ne se prenait pas pour Gargamel, toujours prêt à fondre à l’improviste sur les Schtroumpfs. Mieux, le livret où se loge le programme a la même épaisseur que par le passé. Les têtes d’affiche s’appellent Emma Dante (avec Misericordia, vendredi 28 et samedi 29 août), Robyn Orlin, Israel Galvan, ce diable du flamenco, Cindy Van Acker, la danseuse Kaori Ito en duo avec l’acteur Yoshi Oïda. Bref, des artistes qui ont l’habitude de griser le public européen.

Pourquoi Claude Ratzé raccommodait-il alors son ouvrage, mercredi? Parce qu’il venait de renoncer à huit spectacles d’un coup, autant de trous dans la programmation. A la trappe, les concerts debout, les affinités rythmiques du clubbing, les porosités rock d’une nuit d’été. C’est une partie de l’âme de La Bâtie qui s’envole, constatait le directeur, pour cette année du moins, au désespoir de son jeune programmateur, Neil Galuba. «Les nouvelles consignes sanitaires nous ont obligés à annuler ces rendez-vous, regrettait Claude Ratzé. C’est très dur pour les professionnels de la musique qui sont dans une situation impossible. Ils ne manquent pourtant pas d’idées pour répondre à la situation. On ne les prend pas en compte.»

L'imprévu comme règle

L’imprévu est donc désormais la règle, celle qui s’impose aux équipes de La Bâtie et qui marque déjà les visages. «La vérité du matin n’est pas forcément celle de l’après-midi, confirme Claude Ratzé, avec cette malice ronde qui le distingue. Aujourd’hui à 10h, j’apprenais que les Belges ne pouvaient plus entrer en Suisse. Je pensais devoir biffer le spectacle du chorégraphe suisse Thomas Hauert qui travaille en Belgique. Or on vient de m’informer que les travailleurs dits indispensables ont le droit de rejoindre notre pays. Un artiste relève de cette catégorie. Thomas Hauert et ses interprètes présenteront donc bien If Only samedi 29 et dimanche 30 août à la Salle des Eaux-Vives.»

Dans les bureaux moites du festival, au cœur du quartier de Saint-Gervais, Claude Ratzé et sa brigade ont des migraines de novices: ils sont apprentis juristes quand il s’agit de vérifier la conformité d’un dispositif avec les dernières règles sanitaires édictées; ils s’improvisent voyagistes, quand il faut changer au dernier moment l’itinéraire d’un artiste; ils connaissent aussi les tourments du restaurateur étoilé pas sûr d’être à la hauteur de sa réputation.

Un petit enfer? «Mais non», balaie le patron. «Nous sommes conscients de notre rôle d’éclaireurs: nous testons avec nos partenaires – une trentaine de scènes – des nouveaux rituels, qui doivent encourager le public à retourner dans les salles.»

Le Temps: Avez-vous envisagé d’annuler cette édition, ou du moins de modifier la formule?

Claude Ratzé: Nous n’avons jamais pensé renoncer au festival, d’autant qu’en mai le Conseil fédéral annonçait la réouverture des salles pour le mois de juin. Concernant l’esprit, il était hors de question de nous concentrer sur la création locale. Nous avons voulu, comme toujours, miser sur des artistes d’ici et d’ailleurs. C’est cet alliage qui fait l’attrait de La Bâtie.

Qu’est-ce qui va changer pour le public?

Nous lui demanderons d’arriver bien en avance, pour qu’il puisse être pris en charge par les équipes d’accueil, comme quand on prend l’avion. Il sera en outre recommandé de télécharger préalablement l’application CoGa, lancée à Genève par les boîtes de nuit. Celle-ci a le mérite de ne pas laisser de traces. Elle permet surtout au médecin cantonal, en cas de suspicion de Covid-19, de consulter le plan de salle.

Le port du masque sera-t-il obligatoire?

S’il est possible de tracer les spectateurs, de maintenir les distances interpersonnelles, de rester assis devant un spectacle, il ne sera pas obligatoire. Si le public doit se déplacer pour suivre une performance, il faudra le porter. Ces règles sont valables au moment où je vous parle. Elles peuvent évoluer.

Pensez-vous que le public répondra?

Je n’ai aucune inquiétude à ce sujet. Il sera présent s’il a l’assurance que nous prenons toutes les mesures pour assurer sa sécurité.

Quelle est la ligne de cette édition?

Il n’y en a pas, heureusement! Vous imaginez, si nous avions eu un thème, nous nous serions retrouvés très vite dans une impasse, en cas d’annulation de dernière minute. Mais il y a une construction dramatique de la quinzaine. Plus nous avançons dans le festival, plus c’est riche, avec notamment, le dernier week-end, la présence à La Cuisine – salle provisoire du Théâtre de Carouge – des jeunes artistes de cirque du Galactik Ensemble. Le monde leur tombe dessus, ce qui est en soi une allégorie de ce qui nous arrive.

Un festival, ce sont des expériences artistiques rares proposées au spectateur. Au vu des contraintes, de telles échappées sont-elles possibles?

Il y aura des spectacles hors norme. Je pense par exemple à la performance du plasticien chypriote Christodoulos Panayiotou, à la Salle des Eaux-Vives, le dimanche 13. Dans Dying on Stage, il décline pendant six heures toutes les façons de mourir sur scène. Il propose le dimanche 6 au même endroit une version courte de son inventaire. Je pense encore à Estas conduciendo un dibujo de l’artiste argentin Lisandro Rodriguez. Le spectateur est invité à se laisser conduire sur une moto vers un lieu mystérieux.

La Bâtie, c’est aussi une sociabilité festive. Avez-vous réussi à la préserver?

Les festivaliers ne pourront certes pas profiter du clubbing, mais ils auront leur restaurant, La Réplique, dans le bâtiment du Théâtre Saint-Gervais. Ils auront aussi leur Heure du Rêve, un cabaret ménagé dans la Salle du Faubourg transformée par Cédric Riffaud et Anne-Cécile Espinach. On pourra y manger léger et assister à des performances d’artistes.

A quoi avez-vous dû renoncer, au fond?

A l’idée force de cette édition qui était de marquer l’ouverture du Pavillon de la danse, à la place Sturm. Des spectacles étaient prévus pour fêter le début de cette nouvelle ère, en collaboration avec l’Association pour la danse contemporaine. Le Covid-19 a empêché que le pavillon puisse ouvrir à la date prévue. Cela nous a obligés à tout revoir.

Cette édition vous ressemble-t-elle?

Il n’y a pas de high light comme l’an passé, avec Tous des oiseaux de Wajdi Mouawad. Mais nous avons fait des choix. Cette édition n’est pas moins riche, mais elle est plus intime.


La Bâtie – Festival de Genève, du 28 août au 13 septembre, www.batie.ch


Cinq étoiles à ne pas laisser filer

Emma Dante. Ses plus belles pièces sont des fresques musicales et déchirantes. L’artiste sicilienne libère le chant de nos douleurs. Misericordia semble fait de cette étoffe – Théâtre Am Stram Gram, 28 août à 21h; sa 29 à 19h.

Robyn Orlin. La chorégraphe sud-africaine a des révoltes qu’elle convertit en chanson de geste. Elle s’attaque aux Bonnes de Jean Genet, cérémonie assassine – Salle du Lignon, sa 29, di 30 et lundi 31 août à 21h. La même artiste retrouve la chanteuse française Camille, avec laquelle elle signait en 2011 Ilo Veyou. Elles proposeront un concert traversé par le chant de la chorale sud-africaine des Phuphuma Love Minus – Forum Meyrin, lu 7 et me 9 à 20h30.

Israel Galvan. Son flamenco libertaire trouvera un écrin majestueux au Musée Ariana – Solo, du lu 7 au me 9 sept. Il devrait encore enflammer l’Alhambra, avec El Amor Brujo – je 10 à 21h.

Lisandro Rodriguez. Son nom est inconnu ici. Le jeune metteur en scène argentin invite le spectateur à monter sur une moto et à se laisser entraîner par son conducteur, pour un périple inspiré du Carnet de Bento de John Berger – dès le sa 5, devant le Théâtre Saint-Gervais.

Collectif moitié moitié moitié. L’un des paris de cette édition. Ces jeunes comédiens sortis de la Manufacture à Lausanne fouillent nos passions patriotiques dans Histoire sans gloire et pratiquement sans péril pour quatre voix sur la pente raide – Théâtre de l’Orangerie, dès le me 2 sept.