Conservatrice devancière

Nathalie Herschdorfer, directrice du Musée des beaux-arts du Locle, dédie sa première exposition de photographieà Cartier-Bresson

A 42 ans, elle collectionne les sommets, de Lausanne à Rossinière

Les enfants rêvent de maisons en chocolat. Celle de Nathalie Hersch­dorfer possède des murs de livres; aucune cloison mais des bibliothèques pour diviser l’espace. Et des façades de verre qui s’ouvrent sur les hauteurs lausannoises. Dans un angle rendu intime par de lourds rideaux sombres, un bureau effilé. C’est là qu’ont été ciselés les projets qui animent actuellement la directrice du Musée des beaux-arts du Locle. Une première exposition de photographie – sa spécialité – dès ce week-end: les années originelles de Cartier-Bresson, celles où il partit frotter son Leica en Côte d’Ivoire, au Mexique, en Italie… Le marrainage du festival Circulation(s), consacré à la jeune photographie européenne, à Paris (LT du 24.01.2015). La rédaction d’un Dictionnaire de la photographie chez Thames & Hudson, somme de 1300 notices à paraître en septembre. Ou encore une exposition sur la street photography agendée à Londres en 2016.

«Nathalie Herschdorfer est une immense bûcheuse», souligne Jean-Christophe Blaser, ancien conservateur au Musée de l’Elysée, où la Neuchâteloise d’origine a officié durant douze ans. Une qualité reconnue par toutes les personnes qui l’ont côtoyée. «Ayant deux enfants, Flore et Salomé qui ont aujourd’hui 13 et 15 ans, j’ai pris l’habitude de beaucoup travailler le soir», admet la quadragénaire. Et quatre jours par semaine environ, elle utilise le trajet Lausanne-Le Locle pour approfondir ses idées. «Dès que j’arrive, je m’installe à mon ordinateur et je n’ai plus qu’à écrire; les réflexions sont là», sourit la directrice.

Si elle admet volontiers qu’elle ne connaissait pas le musée avant de postuler, elle se délecte aujour­d’hui «du luxe de la périphérie»: «J’ai une liberté totale. Je n’ai de compte à rendre ni sur la programmation ni sur le nombre d’entrées, ce qui est loin d’être le cas dans les grandes villes.» Nathalie Hersch­dorfer se réjouit encore d’ouvrir le champ de ses intérêts à d’autres matières. «J’ai beaucoup travaillé avec la nouvelle génération de photographes. Pour eux, la photographie est un médium parmi d’autres. L’idée d’un musée spécialisé est un peu dépassée.»

La jeune génération, en effet, doit beaucoup à Nathalie Hersch­dorfer. C’est notamment elle, en 2005, qui a porté le projet de l’Elysée reGeneration, une exposition qui mettait en lumière 50 talents issus des meilleures écoles du monde. Parmi eux, beaucoup ont percé ensuite: Raphaël Dallaporta, Pieter Hugo ou encore Matthieu Gafsou. «Elle m’a suivi depuis lors et aidé à plusieurs reprises, note ce dernier. En même temps, elle a toujours été très attentive à ne pas tomber dans le clientélisme. Elle sait garder la distance professionnelle.»

Un détachement apparent remarqué de presque tous, mais contrebalancé par une réelle attention aux autres. «Elle a un souci d’exigence morale autant que d’humanité, confirme Jean-Christophe Blaser, qui la rendait appréciée de tous ses collègues à l’Elysée. Elle était une figure positive alors que les musées sont souvent des paniers de crabes.» Une ancienne stagiaire se souvient: «C’est le genre de personne que l’on aimerait détester, parce qu’elle est parfaite. Belle, intelligente, bien habillée, super-organisée. En même temps, elle a une telle disponibilité que cela désamorce toute hargne!»

Les élèves de l’ECAL apprécient également cette professeure qui leur permet, depuis trois ans, de considérer les choses du point de vue du commissaire. Elle, nourrit ses réflexions de ses échanges avec eux, y trouve matière à de nouveaux dispositifs d’expositions. Nathalie Herschdorfer aime expérimenter. En 2010, elle quitte l’Elysée, qu’elle avait intégré en 1998 après un stage, pour être sûre de ne pas y passer sa vie entière. Là, parallèlement à des mandats de commissaire indépendante, dont une exposition et un livre sur les photographies de mode de Condé Nast, elle dirige le festival Alt + 1000. Des photographies sur le thème de la montagne, souvent conceptuelles, affichées dans les granges et les adorables chalets du village vaudois. «Je n’ai pas une attirance particulière pour la montagne, admet la blonde aux yeux très pâles en sirotant un café italien, les bottines à talon plantées sous une chaise vintage. Le concept m’a beaucoup plu parce que les lieux d’exposition sont insolites et parce que, comme au Locle, il faut aller chercher le public. Je suis plutôt citadine, mais j’aime l’idée de passer une journée au vert de temps à autre; Rossinière s’inscrit bien dans ce cadre.» Très attachée à la manifestation, l’ancienne organisatrice reste membre du comité directeur.

La mode, les sommets, la photographie de rue, autant de thématiques qui sont venues à elle plus qu’elle ne les a choisies, mais dans lesquelles elle s’est jetée avec gourmandise. «Nathalie a une vision très ouverte de la photographie. Elle s’intéresse au genre classique, au reportage, au conceptuel. Elle aime sauter d’un sujet à l’autre et cela fait sa force», estime William Ewing, ancien directeur du Musée de l’Elysée, souvent présenté comme son mentor. Sur les murs blancs de son bel appartement, quelques clichés triés sur le volet. Scheltens et Abbenes, le collectif Maanantai, Matthieu Gafsou et Carlo Valsecchi. «Longtemps, je n’ai rien pu accrocher. Je voyais trop d’images toute la journée.» De même, la mère de famille amatrice des avant-gardes ne prend quasiment pas de photographies. «Contempler tous ces clichés a dû me complexer», reconnaît-elle en citant Ray Metzker ou Lee Friedlander parmi ses références.

Au départ pourtant, c’est vers les langues slaves que s’est tournée la jeune femme, loin de penser à la photographie. «Mon grand-père juif et polonais s’est réfugié en Suisse pendant la guerre. A la recherche de ces racines, j’ai décidé d’apprendre le polonais à l’université mais il fallait commencer par le russe. Je suis partie à Zurich puis j’ai compris assez vite que je n’en ferais pas un métier.» L’histoire de l’art vient naturellement à l’esprit de Nathalie Herschdorfer, petite-fille d’un designer et d’une amatrice de musées, nièce d’une peintre, belle-fille d’un sculpteur. Inscrite à Lausanne, elle consacre son mémoire à la revue Du et aux grands photographes que celle-ci a lancés. Burri, Frank ou Cartier-Bresson lui écrivent de longues lettres pour évoquer ce joli tremplin. A cette évocation, les yeux azur se mettent à briller, comme le soleil à travers la baie vitrée.

Henri Cartier-Bresson: premières photographies, jusqu’au 31 mai 2015 au Musée des beaux-arts du Locle.

«J’ai une liberté totale. Je n’ai de compte à rendre ni sur la programmation,ni sur le nombre d’entrées»