Auriac, une petite commune à la frontière de la Corrèze et du Cantal. Deux cents habitants, une de ces parties de la France désertées où le confinement reste tout relatif: «Rien n’a changé pour moi ici. J’écris le matin, je lis et je marche l’après-midi.» Denis Tillinac aime les formules chocs. Il ne sait pas vraiment résister à un bon mot: «C’est juste la perception du temps qui change. Je peux relire Racine et Heidegger, ces choses que je m’étais promis de faire seulement en cas de maladie grave. Ce virus est une grâce du ciel, j’en prendrais bien un tous les ans.»

Tillinac, souvent drôle dans le texte, encore plus à l’oral, mais qui sait aussi se reprendre: «Je ne suis pas sérieux, n’est-ce pas, surtout quand je pense à tous ceux qui sont confinés dans leurs petits appartements… Et je suis en première ligne avec mes 72 ans et mes deux paquets de cigarettes par jour, je suis sûr d’y passer si je l’attrape.»

Pas une goutte de lait

L’écrivain français est un roi de la parenthèse ouverte qui jamais ne se referme. Il va mêler analyse politique, souvenir d’un match de foot avec Michel Hidalgo – disparu à la fin du mois de mars – et sa conception de la ruralité dans une même phrase à rallonges. Il se demande un peu pourquoi on l’appelle, même s’il voit bien où l’on veut l’emmener: «Le système vous colle une étiquette dans le dos. Pour moi, c’est le catholicisme, le rugby, Chirac et la France profonde. Mais je n’ai rien d’un écrivain de terroir. Chaque fois que j’ai essayé de traire une vache, la malheureuse hurlait et pas une goutte de lait ne sortait. Je n’aime pas le jardinage. J’ai juste un rapport poétique à mon village.»

Justement, les Parisiens, du moins ceux qui en avaient les moyens, ont voulu s’échapper en masse voilà deux semaines pour vivre la pandémie au plus près possible de la nature. Il comprend, lui qui est né à Paris, «comme tous les Corréziens. On n’a pas ce rapport aigri et revendicatif à la capitale, c’est comme si l’on avait la double citoyenneté. J’ai un lien d’intimité total avec Paris, j’aime et je déteste à la fois. L’île Saint-Louis compte plus de fantômes d’écrivains et poètes que partout ailleurs dans le monde. Mais c’est aussi une ville qui devient harcelante, de plus en plus effrayante.»

Des gosses sans avenir

Il vit à temps presque plein à Auriac aujourd’hui, d’où cette solidarité initiale avec les «gilets jaunes» avant qu’ils ne soient, dit-il, «phagocytés par les idéologues d’ultragauche. Au début, c’était provincial et périphérique. Mené par des gars ni chômeurs ni au revenu de solidarité active (RSA), qui se sentent très bien chez eux mais qui sont malheureux parce qu’ils voient que c’est la fin. Les villes moyennes comme Cahors ou Montauban sont dévitalisées, les gosses n’ont pas d’avenir au pays.»

»On leur parle d’un nouveau monde qui va de l’Ile-de-France jusqu’au sillon rhodanien pour faire des villes-mondes comme en Chine, mais eux, on s’en fout, on va en faire des assistés. Ça a exprimé quelque chose de profond, ça a rappelé qu’il fut un temps où le général de Gaulle avait exigé un aménagement du territoire, pour sortir tout le sud de Montpellier des marécages par exemple.»

Denis Tillinac suit la France depuis toujours. Il en a même fait un Dictionnaire amoureux pour Plon, en 2008, qui vire parfois à la chronique d’un monde disparu. Eloge de la 2 CV («ce n’était pas une vraie voiture, plutôt une bonne copine»), détails d’une traversée de France en Solex par les autoroutes désertées pendant Mai 68, les plaques minéralogiques historiques avec le jeu des départements…

Il vient de renouveler l’exercice avec le général de Gaulle, quelques années après en avoir commis un autre sur le catholicisme. Davantage pécheur que grenouille de bénitier, il a ainsi décrit son attachement dans une interview à la chaîne de télévision KTO: Je ne me sens pas très bien dans une société où le catholicisme culturel disparaît. Je suis d’une génération où l’on baptisait tous les gosses, où l’on mariait la fille à l’église même si elle avait déniaisé tous les gars du pays et l’on passait par un coup de goupillon à l’église avant d’aller au cimetière, même si l’on avait voté communiste toute sa vie.»

Vie frugale et écologie

Sa naïveté et ses illusions l’ont abandonné voilà bien longtemps. Il entend ces jours-ci les concepts de retour sur soi, de vie frugale et d’écologie. Il espère une ou deux régulations, mais voit plutôt ses contemporains replonger au plus vite dans leurs travers une fois le virus évaporé. Il a gardé son énergie adolescente quand il s’agit de dézinguer ce qui l’entoure: une modernité qu’il déteste de toutes ses fibres et de toute son âme, le macronisme avec «ses guignolos et ses traîtres de comédie de boulevard recrutés à la va-vite».

D’autres choses encore, mais il l’assure: «On peut être heureux malgré ça, si on a le goût du bonheur.» Sans surprise, son prochain roman évoquera la France: «Ses territoires dévitalisés et les lumières de Paris qui ne font plus rêver comme avant. Les gens veulent en partir.» Ça peut paraître crépusculaire, dit comme ça, mais c’est au contraire plein de vie. Et symbolique d’un monde qui n’a pas encore complètement renoncé à exister.


Profil

1946 Naissance à Paris.

1982 «Le Bonheur à Souillac» (Ed. Robert Laffont).

1992 Dirige les Editions de La Table ronde, jusqu’en 2007.

1995 Nommé par Jacques Chirac au Conseil pour la francophonie

2020 «Dictionnaire amoureux du Général» (Ed. Plon)


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