Christopher Nolan aime jouer avec le temps. Dans Memento (2000), il racontait une histoire en commençant par la fin, inversait la chronologie classique pour mieux cerner son personnage principal, souffrant d’amnésie antérograde. Et tandis qu’Insomnia (2002) le voyait brouiller les repères temporels en filmant en Alaska, durant la période où le soleil ne se couche jamais, il faisait d’Inception (2010) une œuvre à tiroirs, multipliant les niveaux de narration, entre rêves et réalité. Enfin, il explorait avec Interstellar (2014) la dimension métaphysique de l’univers et la notion d’espace-temps. Le tout sans jamais occulter le facteur humain, l’histoire et ses enjeux ne phagocytant jamais chez lui les personnages, qui restent au cœur de ses récits.

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Cinq ans après avoir achevé une sombre trilogie revisitant la mythologie de Batman, voilà que le réalisateur anglo-américain signe son premier film historique. Habitué à mettre en images des scénarios souvent complexes, il reconstitue, dans ce Dunkerque qu’il fantasmait depuis longtemps, l’opération Dynamo, qui eut lieu entre fin mai et début juin 1940. Il résume l’affaire en quelques lignes, lors d’une séquence d’ouverture montrant quelques soldats errer dans une ville fantôme avant d’être pris pour cibles par des tireurs embusqués: l’ennemi a repoussé les armées française et britannique vers la mer, où, piégés, des centaines de milliers de soldats attendent d’être secourus.

Instinct de survie

Cet épisode parfois oublié de la Seconde Guerre mondiale, imbriqué dans ce qu’on appelle plus largement la bataille de France, a eu pour «simple» but de rapatrier au pays le plus de soldats britanniques possible. Reculer pour mieux sauter, aveu d’impuissance face au Blitzkrieg orchestré par le IIIe Reich? Si le spectateur d’aujourd’hui sait que quatre ans plus tard le débarquement sera le tournant décisif vers la victoire alliée, les protagonistes de l’époque, forcément, l’ignoraient. Pour la plupart, à ce moment précis, seule comptait l’envie de rester en vie. Si Nolan filme des héros, il met ainsi également en scène des soldats qui – mus par un instinct de survie que d’aucuns assimileraient un peu facilement à de la lâcheté – sont prêts à tout pour fuir le goulet de Dunkerque.

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De nouveau, l’humain est au cœur de ce dixième long-métrage du cinéaste qui, plutôt que filmer l’histoire en marche (il évacue d’ailleurs tout discours stratégique qui évoquerait plus largement la Seconde Guerre), en raconte des petites. Celle d’un bateau de plaisance parti des côtes anglaises pour ramener quelques gars chez eux, celle d’un escadron appelé à protéger la plage, ou celle encore de deux soldats de classe inférieure liés par leur désir d’être évacués aux côtés des Seaforth Highlanders, valeureux fantassins que la Grande-Bretagne veut apparemment sauver en premier.

Symphonie en trois chapitres

Pour mettre en scène ces histoires secondaires, Nolan, on y revient, joue une nouvelle fois habilement avec le temps et la narration. Il a ainsi choisi de découper son film en trois chapitres, le môle, la mer et l’air, qui se déroulent respectivement sur une semaine, un jour et une heure. A partir de ces trois temporalités, qu’il entremêle dès qu’il les a posées, il signe alors un film impressionniste, procédant par petites touches, avec toujours cette finalité: nous faire éprouver, sans recourir à des effets numériques spectaculaires ni à la 3D, là où un blockbuster standard aurait joué la surenchère, l’expérience de la guerre – ce que signifie se jeter à l’eau après que son navire a été torpillé, piloter un avion de chasse ou être pris au piège dans une cale.

Soutenu par une musique minimaliste mais quasi permanente de Hans Zimmer, limitant les dialogues au strict minimum, Dunkerque possède une indéniable dimension symphonique dans sa manière de tenir son récit, entre moments de bravoure et parenthèses faussement tranquilles. Alors oui, on pourrait reprocher à Nolan de jouer sur un suspense parfois facile et d’abuser de quelques effets dramatiques. Reste qu’on n’avait pas vu, depuis La Ligne rouge au moins (Terrence Malick, 1998), un film de guerre d’une telle intensité, à ce point immersif au-delà de son réalisme sidérant.


Dunkerque (Dunkirk), de Christopher Nolan (Grande-Bretagne, Etats-Unis, France, Pays-Bas, 2017), avec Tom Hardy, Mark Rylance, Kenneth Branagh, Cillian Murphy, Harry Styles. 1h46.