Que faire du monde? Que faire de toutes ces visions, de tous ces mots prononcés, de tous ces rêves, de tous ces gens, de toutes ces émotions, de toutes ces pensées? Ce problème est notre lot commun. Et chacun y répond en activant sa mémoire, en oubliant, en se perdant, parfois, dans les labyrinthes de l’expérience et du réel.

Une des fonctions de la littérature est de répondre à ce problème. Que faire du monde? Eh bien, l’écrire! Oui, mais comment? Et c’est là que la question se corse.

Georges Perec, qui vient de trouver une place éminente dans la Pléiade, plus que d’autres écrivains – plus consciemment qu’eux, en tout cas –, a tenté de répondre à cette question.

La première solution qu’il propose coule de source: c’est la liste, l’inventaire, la systématique. Ne serait-ce qu’en suivant un ordre aléatoire, il a ainsi tenté d’organiser le réel. Penser/classer. Pour être posthume, ce titre n’en révèle pas moins une de ses principales ambitions.

Certes, la prétention de la littérature et des littérateurs est souvent, en plus, de lui trouver un sens, à ce fichu réel. Quelle démesure dans ce projet! Perec, lui, s’est bien gardé de s’aventurer sur des territoires aussi présomptueux. Et si sens il y a bel et bien, il a pris soin de le cacher, de l’enfouir et de le parer de tous les attributs du hasard; ou alors, il l’a soumis aux mathématiques et aux contraintes, autant de tiroirs dont on connaît la prodigieuse capacité à ordonner les choses.

L’affaire n’est pas aisée à réaliser. Et pourtant, des écrivains s’emparent du monde, des hommes, des choses et tentent de les classer, de les lister, de les inventorier. Ainsi, dans Vernon Subutex, Virginie Despentes tente de comprendre les années 2010, tandis que Balzac s’attelle au réel de son siècle dans La Comédie humaine et que Sei Shonagon recueille tout ce qui l’entoure pour le consigner dans ses Notes de chevet. Tous les auteurs n’ont pas ce courage. On les comprend. La tâche est immense. Ils préfèrent découper dans la toile de la réalité les petites portions qui leur permettront ensuite de réaliser leur patchwork.

Et le lecteur dans tout cela? Eh bien, je crois qu’il adore les classements. Je crois qu’il adore retrouver dans ses livres ce qu’il a vu par la fenêtre, dans les rues, dans la nature, chez lui, au travail, dehors et dedans. Il aime y voir les choses enfin bien rangées, soigneusement classées, listées, chacune avec sa belle étiquette. Même si, bien sûr, il n’est pas dupe… Il sait qu’aucun épuisement du réel – pas plus que d’un lieu parisien, d’ailleurs – n’est véritablement possible. Même si tout récit vise à l’organiser. N’empêche, il admire. Bien essayé!