Sur son profil Facebook, il se présente ainsi: «A simple American guy, who dislikes complicated individuals, and yes I’m trying to save the world.» Un simple Américain qui n’aime pas les gens compliqués et qui, oui, essaie de sauver le monde… Cette définition est à son image, car si Darrin Vanselow est originaire des Etats-Unis et aime citer Mark Twain, c’est un humour très britannique qu’il pratique le plus souvent.

Photojournaliste indépendant travaillant aussi bien pour des publications suisses qu’internationales, Darrin Vanselow s’est lancé depuis le début de la crise du coronavirus dans une série pour laquelle il parcourt nuitamment les rues désertes des grandes villes romandes. Au réveil, alors qu’il est rentré quelques heures plus tôt de Neuchâtel et n’en est qu’à sa deuxième tasse de café («normalement, je ne parle pas français avant la troisième», rigole-t-il), il explique sa démarche.

En images: Les épouvantables nuits romandes

«Le Temps»: Avez-vous commencé à travailler sur cette série dès le début du semi-confinement décrété par le Conseil fédéral?

Darrin Vanselow: Plusieurs éléments sont arrivés en même temps. Premièrement, l’agence photographique Lundi 13, qui a créé un site spécial dédié au Covid-19, afin de permettre à la presse d’aller y chercher des images, m’a proposé de contribuer à cette base de données. Ils ont contacté plusieurs photographes, parce qu’ils savent que nous nous ennuyons à la maison… Mais je n’avais pas envie de photographier des hôpitaux, des masques et encore des masques, tout ça m’ennuie. C’est alors, qu’une nuit où vers 1 heure du matin je marchais dans les rues de Lausanne, je me suis rendu compte que l’ambiance de la ville était différente d’une nuit normale. Il y avait vraiment moins de monde, j’avais l’impression d’être dans un film d’épouvante. Vous savez, c’est comme si vous allez dans une maison abandonnée, il n’y a pas de réel danger, mais vous avez un feeling bizarre. En temps normal, vous croisez au milieu de la nuit des gens qui sortent des clubs, il se passe toujours quelque chose. Là, il n’y a rien, c’est mort; il n’y a pas de bruit, on dirait la fin du monde. C’est à ce moment que j’ai eu l’idée de cette série et que j’ai commencé à me poser des questions techniques.

Est-ce plus difficile de capter une telle ambiance, sans personnages comme points d’ancrage, sans aucun mouvement?

L’exposition nocturne n’est pas évidente, car il y a des problèmes de contraste. Les appareils photos ne sont pas comme l’œil humain, alors il faut trouver des lumières qui pètent, attraper des détails dans les ombres. Quand tu vas dans des petits villages à 3 heures du matin, il n’y a personne, c’est normal. Mais à Genève, Lausanne, Neuchâtel, Montreux ou Porrentruy, c’est bizarre, d’autant plus au moment où l’été approche. Normalement, il y a toujours un bistrot du coin qui est ouvert au moins jusqu’à minuit. A Genève, je me suis retrouvé sur le pont du Mont-Blanc, au milieu de la route, à installer mes trépieds. Techniquement, si la police était passée, j’aurais pu avoir des ennuis. En temps normal, il y a toujours des taxis qui passent, ça bouge. Actuellement, il y a à peine un centième du mouvement habituel. Même chose à Fribourg, un soir où, vers 23 heures, j’étais vers le terminal des bus, où l’on accède par un tunnel près de la gare. Pas une mouche, rien.

En tant que photographe indépendant, comment vivez-vous cette crise?

Ce n’est pas facile, l’année 2020 sera très compliquée. Mais je garde espoir, je suis optimiste, les choses vont changer. Mais c’est clair que quand on voit en outre que toutes les grosses manifestations sont annulées, on sait que ce sera difficile; comme tout le monde, j’ai énormément de travail en moins. La semaine dernière, j’ai perdu trois jobs en une seule journée, c’était dur. Je pense qu’il y aura beaucoup de dégâts pour les indépendants. Là, je viens comme tous les matins d’aller sur le site anglophone Swissinfo, et la première news que j’ai lue était intitulée «Switzerland is going to face an unimaginable level of poverty» («La Suisse va au-devant d’un degré de pauvreté inimaginable»). Quand tu vois ça, tu te dis que tu aurais mieux fait de rester au lit. Les gens ont peur, mais c’est la même chose pour tout le monde.