Une Bâtie studieuse. Une Bâtie furieuse. Le festival genevois de la rentrée ne limite pas ses plaisirs à une seule mouture et l’a encore prouvé lors de son week-end d’ouverture. Au Loup, la compagnie Azkona&Toloza a livré un cours d’histoire brésilienne en rappelant comment l’Amazonie et ses indigènes ont été systématiquement vendus à l’économie états-unienne. Aux antipodes, Emma Dante a embrasé le Théâtre Am Stram Gram avec Misericordia, plongée poignante dans le quotidien de trois prostituées volcaniques et d’un enfant attardé – Simone Zambelli, sublime danseur. Dans le public, les larmes ont coulé. Heureusement, car ce même public, masqué, désinfecté, tracé et placé, a dû déployer des trésors de patience avant que le spectacle commence.

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Le théâtre contemporain regarde de plus en plus du côté du journalisme, voire du droit, en instruisant des procès qui font la lumière sur une entité malmenée. L’art n’est pas absent puisque l’instruction est amplifiée d’une proposition esthétique (film, musique, installation, etc.), mais la motivation principale des auteurs tient clairement dans la diffusion d’informations. C’est sérieux et responsable. Pour la folie poétique, on repassera.

Massacres révoltants

Tel est le sentiment après Teatro Amazonas, vaste reconstitution des horreurs subies par les indigènes d’Amazonie au nom du profit. Ayant mené l’enquête sur place, l’Espagnole Laida Azkona Goñi et le Chilien Txalo Toloza-Fernández restituent d’une voix neutre moult témoignages rappelant comment, du caoutchouc au plomb, le Brésil s’est vendu aux Etats-Unis en sacrifiant sa population. Sur un écran défilent des images de la forêt amazonienne ainsi que du film culte Fitzcarraldo résumant à lui seul la folie des gringos.

Au sol, les deux artistes construisent à vue un paysage de carton coloré illustrant la densification de Manaus et de ses environs. Parfois de petits strips comiques singent un concept absurde, comme celui de Fordlandia, cette culture intensive et ratée de caoutchouc, imaginée par John Ford dans les années 1920 et assortie de sa cité hygiéniste. Souvent, il est question de massacres ou de déplacements de population et ces récits, qui n’ont pas pris une ride, même si le combat écologique est mené depuis les années 1980, sont révoltants. Le «spectacle» bouleverse, donc, mais il fatigue aussi avec son côté empilement de faits indiscutablement accablants.

Misère transfigurée

Aucune fatigue, en revanche, face à Misericordia, explosion d’humanité orchestrée par Emma Dante. Bien sûr, la Sicilienne – qui est également cinéaste et écrivaine – a un registre unique: la misère sociale et la violence qui en découle. Coups et blessures, enfants sacrifiés, sexualité exacerbée, cris à la volée… Mais quelle force dans l’évocation de cette population! Et quelle maîtrise dans la mise en scène de cette ébullition! Les comédiennes (Italia Carroccio, Manuela Lo Sicco et Leonarda Saffi), qui jouent avec peu de mots, mais beaucoup d’expressions, trois prostituées ayant recueilli un enfant idiot, sont bluffantes. Et plus bluffant encore est le danseur, Simone Zambelli, dont les solos montés sur ressort expriment toute la colère de son milieu ambiant. Avec pareille déflagration, La Bâtie a débuté en beauté.


La Bâtie-Festival de Genève, jusqu’au 13 septembre, Genève.