Devenir directeur artistique dans une major? Certains appellent ça un aboutissement: un bureau extra-large, le salaire qui va avec, une reconnaissance sociale elle aussi exacerbée. Pour d’autres, c’est davantage une prison dorée avec des menottes aux poignets. Malgré son prétendu pouvoir, un «DA» reste en liberté surveillée: dans l’expression «industrie du disque», c’est le mot industrie – et son corollaire la rentabilité – qui domine.

Et pour les plus passionnés, cette fonction peut être synonyme de calvaire: «J’avais atteint mon objectif, mais ça m’avait fait basculer dans une sorte de dépression molle. Je me sentais inutile et je trouvais mon métier vain, car quoi que je signe, jamais je n’aurais généré autant d’argent que le fond de catalogue de EMI. Alors dénicher des groupes pour essayer de faire du pognon en se projetant sur le mauvais goût présumé du public… J’avais l’impression d’être un imposteur et que mon avenir était bouché», raconte aujourd’hui Jean-Baptiste Guillot.

Nous sommes alors en 2006 et le Français profite d’une «charrette» – ces licenciements avec indemnités qui ressemblent parfois à un cadeau du ciel – pour reprendre sa liberté et fonder Born Bad Records. Il fallait un sacré paquet de vertus pour oser se lancer dans un projet aussi ambitieux; de la force, du courage, et sans doute pas mal d’inconscience. «En 2006, la crise du disque était déjà bien amorcée. On était en plein peer-to-peer, c’était ultra-violent, les gens remplissaient des disques durs et gravaient des tonnes de CD, les labels déposaient le bilan. En plus, mon distributeur a fait faillite, je n’ai pas touché le moindre centime de mes premières sorties. Une claque atomique qui a failli mettre le projet en l’air, mais merci la France, mes deux années d’Assédic m’ont permis de survivre.» Born Bad, donc. Le bien nommé.

Une bénédiction

Début 2019, le label «mal né» est pourtant toujours en vie. Une bénédiction pour le rock français, tant il multiplie les sorties audacieuses et les rééditions essentielles, comme les incroyables faces B de Pierre Vassiliu. Jean-Baptiste Guillot raconte son histoire avec une gouaille parisienne sans faute de carres et des expressions qui percutent à chaque envoi. Outre une présence physique impressionnante, il envoie ce regard où se mélangent l’énergie des missionnaires et une colère sourde face au monde qui l’entoure.

Car son combat est quotidien: «Les gens imaginent le label très installé, mais il est dans une précarité folle. Vous n’avez pas idée de la pression, c’est de plus en plus dur, le marché n’a pas encore touché le fond. On est certes de plus en plus populaire, mais l’énergie que je déploie me permet juste de me maintenir, pas de me développer. Je fais du surplace, dans une sorte d’inertie horrible, une forme d’exploit alors que les autres s’effondrent. C’est parfois terrible moralement, tu te demandes à quoi bon, ou quand ce sera enfin plus facile. Tout repose sur ton énergie et ton enthousiasme, tu paies un lourd tribut à ta vie personnelle. Je suis rongé par mon propre label. Je n’ai jamais eu de stagiaire, ça fait douze ans que je fais les cartons et que je livre moi-même les disques. Ça te libère en donnant un sens à ta vie, et aussi ça t’aliène tellement, c’est chronophage et stressant. Ça te fait vieillir plus vite.»

Une confession surprenante. Perché du haut de notre naïveté, on imaginait Born Bad en effet installé, sorti de l’artisanat, porté par la reconnaissance. Nous ne sommes pas les seuls. «Plein de gens voient le label énorme. Un jour, des Japonais sont venus de Kyoto. Ils adoraient le label grâce à La Femme, ils voulaient le visiter comme on va à la messe. Ils se sont pointés habillés en tenue traditionnelle, ils s’attendaient à me voir au sommet d’une tour, accueillis par une hôtesse, et ils sont tombés sur ma maison à Romainville avec des cartons partout. Ils ne comprenaient pas, ils avaient tellement fantasmé un truc énorme», raconte-t-il sans l’ébauche d’un sourire.

Honnêteté et loyauté

Jean-Baptiste Guillot n’a pas le temps pour la légèreté. Il reçoit entre 100 et 150 e-mails par jour et il a trouvé la solution pour les gérer: il n’écoute rien de ce qu’on lui envoie. Il a aussi décidé de ne produire que du rock français, avec une évolution notable depuis trois ou quatre ans: «Je me sentais prisonnier d’un style garage-punk et j’ai longtemps pensé que les gens ne me suivraient pas si je bifurquais, qu’ils allaient me brûler si je basculais plus pop. Il m’a fallu un peu d’audace et de maturité pour me libérer», avoue-t-il.

Les rencontres avec Julien Gasc et Forever Pavot auront servi de déclencheur. Des artistes qu’il vénère et qui signent à chaque fois pour un album, un seul, comme les autres. «Parce que je ne peux pas obliger les gens à rester chez moi vu que je bosse tout seul. Je crois davantage en mon honnêteté et à ma loyauté pour qu’ils me restent fidèles. Et au final, personne ne m’a quitté, sauf un.»

Il aimerait que ça dure encore cinq ans, pas certain de demeurer très pertinent passé le cap de la cinquantaine. Mais il est déjà fier de sa petite aventure. «Jamais je n’aurais pensé aller aussi loin. Mon label ne représente pas grand-chose, mais il laissera sa petite trace dans la mythologie du rock français.» Et si ça devait capoter plus vite? Il a déjà imaginé la suite: «Je collectionne les films en argentique, j’ai une mini-cinémathèque chez moi. Je prendrai une camionnette, le projecteur dans le coffre de ma bagnole, et j’irai démarcher les maisons de retraite pour créer une ambiance et faire une sorte de Dernière séance. Ce sera mon Cinema Paradiso à moi.»


Forever Pavot, bien dans ses pompes

«Le rock français? C’est comme le vin anglais», avait simplement balayé John Lennon pour définir la considération qu’il portait à la musique hexagonale. Vrai que certaines périodes de l’histoire sont bien faibles, mais ce rejet souvent instinctif est aussi dû à une raison bien plus sournoise: la dictature du mauvais goût, toujours en cours dans la plupart des médias traditionnels, qui vendent des faux torturés comme poètes urbains ou des androgynes qui pensent réinventer la pop quand ils – ou elles – ne font que la compromettre.

Pas besoin de creuser bien profond, pourtant, pour se rendre compte qu’il existe des choses fantastiques. Rien que chez notre hôte du jour, par exemple, et dans tous les genres: la chanson envoûtante de Julien Gasc, le rock indéfinissable du Villejuif Undergound, ou encore Orval Carlos Sibelius, peut-être le plus créatif de tous. Sans doute trop, même: «Gardez au chaud son Ordre et Progrès, il se vendra 300 euros sur Discogs dans trente ans quand les gens se seront rendu compte du chef-d’œuvre», assure Jean-Baptiste Guillot.

Et surtout Forever Pavot, avec cette fausse idée à balayer d’entrée: le nom n’a rien à voir avec un appel à la consommation de produit illicite, il n’est que le fruit d’une méprise. A savoir l’inscription au Tipp-Ex que le compositeur Emile Sornin avait cru lire sur une trousse récupérée dans une brocante, à la place de Flower Power. Emile est seul aux commandes derrière ce drôle d’alias, et devrait le rester. «Je n’avais pas les bonnes personnes autour de moi au début, j’ai commencé comme ça par défaut avant de m’entourer de musiciens copains. Mais j’y ai pris goût et je suis devenu un control freak, même si je me soigne de plus en plus», avoue-t-il.

A bas le snobisme

Pour La Pantoufle, son deuxième album, il s’est amusé à piocher dans l’esprit des bandes originales de vieux films français, chez Gainsbourg ou dans le prog-rock. En évitant le piège des morceaux trop longs: «J’ai beaucoup écouté les groupes de prog, j’aimais leur humour et leur second degré, même si j’en suis revenu parce que j’aime la pop, les chansons courtes et les mélodies. Et les thèmes aussi, c’est pour ça que je pique dans les musiques de film.»

Son prochain album sera sans doute encore plus accessible, question de confiance à développer et de dernières barrières à balayer: «J’ai envie d’aller sur un truc encore plus chanson, et passer plus de temps sur les textes. Enfin, je dis ça aujourd’hui, mais peut-être que dans deux mois je voudrais écrire des trucs en tamoul, va savoir», rigole-t-il. Et puis accepter de mettre sa voix encore plus en avant, aussi: «C’est une histoire de maturité et d’éducation musicale. J’ai été élevé au métal, avec des clichés comme «la variété, c’est nul» ou «on ne chante pas en français». Mais aujourd’hui, je lutte contre le snobisme des musiciens de niche. Je me cachais un peu lors de mes premiers concerts, mais maintenant je m’en fous.»

De fait, il passe le test du live haut la main avec un enthousiasme jamais surjoué, la marque de fabrique de sa petite bande. Et vit de son art à plein temps depuis deux ans, un luxe relatif mais pas si courant dans le monde des «indés». Parce que son succès est concret, qu’il écrit pour les autres – certains travaux avouables, d’autres moins – et qu’il va composer sa première bande originale de long métrage. Un film français dont il préfère taire le nom, mais avec une distribution haut de gamme qui lui garantira une grande audience populaire. «C’est mon rêve depuis toujours, c’est ce que je sais faire, enfin je crois. J’ai des mois de boulot qui m’attendent là.»