C’est un paisible village de la Bourgogne posé dans un vallon. Des vignes autour, des bosquets épars, un soleil qui ce matin-là rougit les pierres et donne l’impression que l’on voyage en Toscane. La bourgade s’appelle Milly. Précisément Milly-Lamartine depuis 1902, en hommage à Alphonse, l’enfant du pays né à 15 kilomètres de là, à Mâcon en 1790, auteur des Méditations poétiques (1820), acte de naissance du romantisme en France.

Il fut aussi, et c’est moins connu, homme politique. C’est lui qui proclama le 24 avril 1848 la Deuxième République, et lut trois jours plus tard le décret de l’abolition de l’esclavage. Philippe Sornay a donné rendez-vous dans sa maison de famille située au cœur du village. En 1860, ses ancêtres ont racheté la demeure d’Alphonse de Lamartine, qui y a passé une partie de son enfance auprès de ses parents et de ses cinq sœurs. Quelque peu désargenté, l’écrivain fut contraint à la vendre. «Elle n’a pas le faste d’une maison bourgeoise, elle ressemble plutôt à une cour de ferme. Elle est à l’image de Lamartine, simple et chaleureuse», relève Philippe Sornay.

Le lieu attire beaucoup de monde, essentiellement des férus de poésie et d’histoire qui viennent suivre les visites guidées organisées par Philippe, sa sœur Catherine et Guy de Combaud, le mari de cette dernière. Philippe Sornay raconte: «Il y a peu de temps de cela, un soir vers 18h, une jeune femme tournait autour du portail. Je suis allé vers elle et l’ai invitée à entrer. C’était une professeure de français qui enseigne dans un quartier difficile de Lyon. Elle a décidé de partager avec sa classe sa passion pour le poète. Au début un élève lui a demandé: «Lamartine, c’est qui cette dame-là?» L’auteur du Lac («Ô temps! suspends ton vol»), un must du romantisme, demeure un personnage méconnu. Raison pour laquelle la région a tenu à célébrer les 150 ans de sa mort en invitant le public à découvrir ses lieux de vie, ces «presque châteaux» du Mâconnais que possédaient en 1800 les Lamartine, famille de petite noblesse sans grande fortune.

Humble par vocation

Il fallait bien entendu commencer par Milly parce que le petit Alphonse y fut «bienheureux» et c’est là qu’il composa ses premiers vers, sur un banc de pierre à peine ébréché, au bout du jardin. A l’ombre des quatre hauts cèdres qu’il rapporta du Liban, il versa les premières lignes de La Vigne et la Maison: «A l’heure où la rosée au soleil s’évapore/Tous ces volets fermés s’ouvraient à sa chaleur/Pour y laisser entrer, avec la tiède aurore/Les nocturnes parfums de nos vignes en fleur).

La mère d’Alphonse planta du lierre au pied d’un mur pour que la maison ressemble à la description faite par son fils dans ce poème. Les lianes ornent encore la façade. Guy de Combaud dit: «C’était une femme pieuse tournée vers le bien d’autrui. Avec ses tisanes, elle soignait les souffrants, qu’ils soient simples paysans ou nantis.» Trente employés travaillaient sur les 40 hectares de vigne. Le petit Alphonse passait son temps avec les enfants du pays, tous bergers dont il copiait l’habillement (béret de laine et cotte de coutil bleu).

A la maison, aux lustres de la salle à manger, il préférait la chaleur de la cheminée de la cuisine et la grande tablée où se restauraient les domestiques. Il était humble par vocation, le demeura. Piètre gestionnaire mais cultivant un goût prononcé pour les vastes domaines, il accumula les soucis d’argent. Ruiné, il fit en sorte que ses vignerons puissent manger un pain par jour pendant un an. François Mitterrand, qui aimait la plume et l’humilité de l’écrivain, ne manquait pas, à Pâques ou à la Pentecôte, de pousser jusqu’à Milly après avoir gravi, avec son labrador et sa cour, la roche de Solutré, toute proche. Philippe Sornay se souvient: «Il ne prévenait pas. Il arrivait, appelait depuis le portail, s’excusait de me déranger puis il s’engouffrait dans le hall d’entrée où les trois quarts de l’œuvre de Lamartine sont exposés. Pendant ce temps, les autres filaient au jardin. Un jour, Jacques Lang s’est assoupi sur la pelouse, assommé par la marche et les agapes dans une auberge du coin.» L’ancien chef d’Etat aimait à dire que l’homme de 48 était non pas Victor Hugo mais Lamartine, et qu’il était son double de l’autre siècle.

Admiré par Hugo

Hugo admirait Lamartine. Il lui écrivit: «Mon premier bégaiement de poète adolescent fut un cri d’enthousiasme devant votre aube éblouissant se levant sur le monde.» Hugo revendique alors le même engagement républicain, condamne autant l’esclavage, veut «chasser la misère, éclairer la nuit, haïr la haine». Les deux grands hommes se sont souvent rencontrés, ont bavardé en un lieu pour le moins original nommé La Solitude de Lamartine, petit pavillon au milieu des vignes, près du domaine de Monceau que Lamartine reçut en legs d’une tante en 1934. Il rédigea dans ce réduit bucolique Voyage en Orient (1835) et Histoire des Girondins (1847), qui contribua à la future révolution de 1848. Outre Hugo, George Sand, Honoré de Balzac, Eugène Sue, Alexandre Dumas et Franz Liszt vinrent lui tenir compagnie dans ce pavillon.

Si le promeneur peut aujourd’hui pousser cette porte, celle de Monceau reste close. A sa mort, le domaine fut vendu à un égyptologue. Il est aujourd’hui la possession de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, qui aux beaux jours y accueille des personnes âgées de la région lyonnaise. Lors de son mariage avec Mary-Ann Elisa Birch, Lamartine devint le propriétaire du château de Saint-Point, un cadeau de son père. Il y repose depuis 1869 à proximité, dans le caveau familial. De style gothique, l’édifice est une propriété privée. Des visites sont possibles. Lamartine n’y vécut guère: le souvenir de sa fille Julia, morte à l’âge de 10 ans lors d’un voyage au Liban, lui était trop douloureux.

Grand séducteur

Bel homme, de haute taille pour l’époque, Alphonse de Lamartine était un grand séducteur. En cure à Aix-les-Bains en 1816, il s’éprit de Julie Charles, une jeune femme mariée qui mourut un an plus tard à Paris. Elle lui inspira ses Méditations. A Milly, les Sornay soutiennent qu’Alphonse, une fois la bague glissée au doigt, était un homme fidèle. Un détour par le château de Pierreclos tend à prouver le contraire. Lamartine aurait eu une liaison avec l’épouse de son ami Guillaume Michon, fils du châtelain, de laquelle est né un fils illégitime nommé Léon, mort de la tuberculose à l’âge de 26 ans. A Pierreclos, sur une plaque, on peut lire ce vers du poète: «J’ai eu beau faire pour devenir amoureux de cette jolie maîtresse/Je lui ai pourtant laissé un gage vivant de ma tendresse.»

Le Musée des Ursulines, à Mâcon, inaugure en juillet un nouvel espace consacré à Lamartine, avec un éclairage sur sa contribution au développement économique de la région, son action en faveur de l’amélioration du système scolaire et de la paix sociale. Une salle d’ores et déjà ouverte illustre la course au monument que menèrent Paris et Mâcon à la mort du poète. La capitale voulait élever une statue sur la place de l’Hôtel-de-Ville et ouvrit une souscription qui rassembla 20 000 francs. De son côté, la cité bourguignonne rappela que Lamartine était fils de la ville et fut longtemps un conseiller municipal. Une souscription élargie aux communes voisines et à tous les citoyens permit de réunir 55 204 francs pour ériger un monument sur un quai de la Saône. Mâcon mit ainsi Paris en échec. Une revanche post-mortem pour Alphonse de Lamartine battu à l’élection présidentielle de 1848 par Louis-Napoléon Bonaparte. Il n’obtint que… 0,28% des voix. Le populisme m’a battu, déclara-t-il. Il se replia en Mâconnais, endetté et écrivit des compilations historiques, œuvres qu’il jugeait alimentaires.