Depuis sa première édition en 2007, MONUMENTA a proposé six fois à des artistes habitués aux espaces immenses de concevoir une œuvre sous la verrière du Grand Palais, 13 500 m2 et 35 mètres de hauteur. Anselm Kiefer, Richard Serra, Christian Boltanski, Anish Kapoor et Daniel Buren ont relevé le défi. En 2014, Ilya et Emilia Kabakov avaient choisi le contre-pied en construisant leur Étrange cité composée de cinq édifices fermés dans lesquels était accrochée une exposition récit qui opposait la contemplation lente aux effets spectaculaires.

Cette année, avec Empires de Huang Yong Ping, MONUMENTA revient aux superlatifs: 305 containers fournis par la compagnie française et mondiale CMA CGE, un portique transporteur de 67 tonnes et près de 30 mètres de hauteur, un serpent métallique de 254 mètres de long composé de 316 vertèbres et 568 côtes en alu et inox pesant 133 tonnes, et, au centre névralgique, une copie du bicorne de Napoléon perché à 7,5 mètres et agrandi aux mesures d’un crâne de Titan, 5,3 mètres de hauteur, 12 de longueur, 4 tonnes. Dès l’entrée, le visiteur se cogne à une barrière de containers empilés sur plus de 15 mètres qu’il doit contourner pour accéder à la nef.

Vivarium labyrinthique

Si la grandeur d’une œuvre d’art se mesure à son poids et à l’envergure de son discours, Empires peut poser sa candidature à la liste des merveilles du monde. Dans ce bâtiment construit pour l’exposition universelle de 1900 à l’apogée de la deuxième révolution industrielle, le bicorne évoque la première de ces révolutions, celle de la machine à vapeur et de la concurrence impérialiste franco-anglaise. Les containers et le portique évoquent la troisième révolution industrielle, les échanges mondialisés et leur gestion par ordinateur. Quant au serpent monstrueux, il dit la menace et la violence du monde tel qu’il est. Les amateurs de performances et d’idées générales ne seront pas déçus, Empires est le portrait écrasant d’une réalité qui l’est encore plus.

Huang Yong Ping naît en Chine en 1954. Au début des années 1980, il est frappé par la transformation qu’induit l’arrivée des premiers containers et des navires porteurs dans le port de sa ville natale. En 1989, il est invité à l’exposition parisienne Les Magiciens de la terre. Il reste en France lors de la répression de la place Tiananmen. Il bénéficie d’une soudaine notoriété à l’occasion de l’exposition Traces du sacré au Centre Georges Pompidou en 1994 où il installe Le Théâtre du monde dans le forum du rez-de-chaussée. Ce vivarium labyrinthique couvert par un toit transparent aurait été occupé par des espèces hostiles, des insectes en particulier, dont la rencontre sous les yeux des spectateurs se serait transformée en combat mortel si les associations de protection animale n’avaient obtenu son interdiction devant les tribunaux. Les visiteurs n’ont pu contempler qu’une idée puisque c’était une installation vide.

Peinture d’histoire

Depuis plus de vingt ans, Huang Yong Ping a souvent démontré l’efficacité de dispositifs dont Empires est le point culminant, une image symbolique de l’histoire économique et de l’état des échanges aujourd’hui. Cette image ne surprend que par l’étendue et par la nature des moyens employés. Elle ne dit rien que le spectateur ne sache déjà parce qu’il le vit au jour le jour, parce qu’il peut le lire dans les livres ou sur Internet et le voir sur les écrans. Elle ne révèle aucune vérité cachée. Huang Yong Ping ne rend pas visible une chose qui aurait échappé à tout autre que lui. Il résume en quelques signes percutants un monde inscrit dans les esprits. Empires est l’écho d’un bruit déjà assourdissant.

Du XVIIe au milieu du XIXe siècle, la peinture d’histoire était considérée comme le genre artistique le plus noble, celui dans lequel les artistes devaient exceller s’ils souhaitaient occuper une place enviable dans la hiérarchie de leur profession. Cette appellation désignait les toiles de grande taille dont les sujets provenaient de récits bibliques, mythologiques et historiques (anciens ou récents) dont le contenu était connu des spectateurs. La peinture d’histoire n’avait donc pas comme finalité d’étonner par son sujet mais de synthétiser ce que les spectateurs savaient déjà grâce à des symboles soigneusement choisis et grâce à l’habilité d’exécution. Ces toiles devaient frapper par leur monumentalité, par la grandeur du décor et par la pose puissante des protagonistes.

À partir du milieu du XIXe siècle, la peinture d’histoire devient l’exemple honni de l’art officiel et commence à être brocardée sous le nom d’art pompier, probablement à cause des casques miroitant des personnages et d’une chanson populaire parmi les élèves des écoles d’art dont la chute est: «Un casque de pompier/Ça fait presque un guerrier.»

La peinture d’histoire a perdu la bataille contre la révolution moderne qui a imposé un art anti-consensuel. Jusqu’aux années 1960, les exemples de ce genre artistiques sont rares en Europe occidentale et aux États-Unis et, quand ils existent (comme Guernica de Picasso en 1937), ils adoptent un point de vue radicalement critique. Seuls les pays communistes et la doctrine politico-estétique du réalisme socialiste en ont repris les codes, les formats et la fonction idéologique.

Réalisme socialiste

L’ancienne peinture d’histoire repose sur une célébration des héros et sur l’acceptation de la puissance en place. Le réalisme socialiste en régime communiste fonctionne de la même manière à cette réserve près que l’ennemi y joue le rôle du repoussoir et y figure comme producteur de misère, d’injustice et de violence sociales. Huang Yong Ping s’est formé au cours d’une des périodes les plus autoritaires et les plus fécondes en images idéologiques du régime de Mao. Bien qu’il se soit révolté contre ce régime lors de l’ouverture qui a suivi la disparition du despote, il maîtrise parfaitement la mécanique symbolique et l’effet de choc du réalisme socialiste même s’il utilise un moyen d’expression plus adapté à notre époque, l’installation dont le principe repose sur l’assemblage de matériaux et leur association avec des éléments créés et ajoutés par l’artiste (dans Empires, le serpent et le bicorne).

L’installation a pris son essor il y a un peu moins d’un demi-siècle. Au départ, elle ne pouvait pas être assimilée à la peinture d’histoire parce que ce n’était pas de la peinture et parce qu’elle paraissait même en signer la disparition. Elle semblait également partager la vision anti-consensuelle qui a triomphé au moment de la révolution moderne. Elle passe donc pour un art critique, insoumis et sans précédent. Mais l’installation est entrée dans les mœurs. Elle répète les mêmes procédés. Elle répète un regard sur le monde qui dit que le mal est mauvais, la violence détestable et la puissance excessive. Elle ajoute souvent que l’humanité pourrait faire mieux ce qui n’est pas difficile. Et ses critiques de l’ordre mondialisé sont si consensuelles qu’elles ont du succès y compris chez les organisateurs de cet ordre.

Malgré son déploiement de moyens matériels et sa puissance physique, l’installation de Huang Yong Ping est si inoffensive que l’une des premières compagnies mondiales de transports par containers se réjouit d’y participer. À cause d’eux, elle impose aux visiteurs une domination qui ne fait que réitérer celle qu’elle prétend mettre en lumière. Elle ne figure pas de héros comme dans les Serment des Horaces sinon l’artiste qui l’a conçue. C’est de la peinture d’histoire sans la peinture et, pour reprendre l’expression inventée par les rapins du XIXe pour moquer les postures de matamores et la grandiloquence, de l’art pompier du XXIe siècle.


«MONUMENTA 2016: Huang Yong Ping, Empires». Nef du Grand Palais, Paris, jusqu’au 18 juin. Lu-me-di de 10h à 19h, je-ve-sa jusqu’à 22h. www.grandpalais.fr