Chaque semaine de l’été, «Le Temps» propose une immersion dans un patois encore vivace de Suisse romande.

Premier épisode:

Du z’ora ein lé, l’âodrâ âo rancot noûtron bî leingâdzo! (Dorénavant, il ira à l’agonie notre beau langage!)

Mentionnée sur le site internet de l’Association vaudoise des amis du patois, la phrase résume le destin de la langue qui fut longtemps parlée dans le Pays de Vaud, mais qui, bien que défendue par quelques passionnés organisant des cours et des rencontres, appartient aujourd’hui au passé. Cette disparition est notamment le résultat d’une volonté politique.

En octobre 1806, le récemment constitué canton de Vaud se dote d’un Réglement pour les écoles. A l’article 29 on peut y lire: «Les Régens interdiront à leurs écoliers, et s’interdiront absolument à eux-mêmes, l’usage du patois dans les heures de l’Ecole, et, en général, dans tout le cours de l’enseignement.» Le choix du français comme langue unique est catégorique, dans un canton sous domination de la France de Napoléon.

Irréductibles dans le Jorat

Le grand voisin, après la Révolution, vit aussi un moment de centralisation linguistique. C’est ainsi qu’en 1794 l’abbé Henri Grégoire rédige un Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française dont l’ambition est d’«uniformiser le langage d’une grande nation, de manière que tous les citoyens qui la composent puissent sans obstacle se communiquer leurs pensées».

La conséquence de l’interdiction du patois à l’école (elle n’interviendra qu’en 1886 dans le canton de Fribourg) est inéluctable: le nombre de locuteurs diminue, la langue s’étiole et, en quelques générations, disparaît presque complètement. On compte encore, derniers à se maintenir, quelques patoisants natifs dans le Jorat jusque dans les années 1950. Mais si la langue n’est plus vraiment parlée, elle suscite l’intérêt dès la seconde moitié du XIXe siècle, notamment chez des pasteurs et, paradoxalement, des instituteurs qui vont la documenter et en publier des glossaires.