«Ça y est, j’ai fini par avoir tout ce que je voulais, une raison pour mes cernes et des scènes pour me défouler…» Dès les premières lignes du premier titre de son nouvel album, Lomepal creuse le sillon d’une approche autobiographique de la musique. Sur ce Ne me ramène pas tout de mélancolie sourde, il chante le vertige du succès et l’impression de perdre pied, le temps qui passe et l’angoisse de la solitude. Il faut dire que la carrière du Parisien, né Antoine Valentinelli il y a vingt-sept ans, a connu une phénoménale mise sur orbite. Après une série d’EP remarqués, il sortait en juin 2017 son premier album studio, FLIP, qui le verra propulsé en première ligne d’une nouvelle scène rap où textes introspectifs, arrangements mélodiques et flow nonchalant se disputent les faveurs tant d’un large public que de la critique la plus exigeante.

A peine sort-il d’une longue tournée, qui l’a notamment vu offrir au dernier Montreux Jazz un concert d’une sidérante intensité, que Lomepal publie donc son deuxième effort, intitulé Jeannine, du nom de sa grand-mère maternelle, qu’il a peu connue mais qui lui sert de fil rouge autour de sa supposée folie. Dix-huit ans après sa disparition, Jeannine inspire notamment à son petit-fils, avec Beau la folie, un morceau profondément émouvant par ce qu’il y dévoile de sa famille. C’est là tout le paradoxe d’un artiste qui se livre beaucoup mais se produit face à un public parfois très jeune et ne saisissant pas forcément immédiatement la profondeur de ses textes. Mais derrière ce paradoxe, il y a la bonne nouvelle de voir la culture populaire s’approprier un artiste honnête avec son public, loin de ces rappeurs tentant de plagier la veine gangsta américaine.

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Le spectre du «club des 27»

Ses 27 ans, Lomepal les a fêtés le 4 décembre dernier. Sur son compte Instagram, il publie ce jour-là une photo du «club des 27», de cette poignée de rockeurs morts à 27 ans – Jim Morrison, Janis Joplin, Jimi Hendrix, Kurt Cobain et Amy Winehouse. «C’est bon les copains, j’arrive», commente-t-il. Et sur un autre titre de Jeannine qui le voit encore évoquer la réussite et sa part d’ombre, l’excellent Plus de larmes, il dit ceci: «J’idéalise trop les rock stars, parfois j’ai peur de vouloir rejoindre le club des 27.» Lorsqu’on lui parle de cette peur de voir tout s’arrêter violemment, le rappeur souligne avant tout son goût pour l’humour noir, qui colle dit-il parfaitement à ce qu’attendent les réseaux sociaux. Mais on sent bien que derrière la façade, derrière le pseudo Lomepal, Antoine Valentinelli a de vraies failles, des angoisses véritables.

On lui pose la question. Silence. «Attends maman, je suis au téléphone.» Le hasard fait que c’est justement le 4 décembre que l’on interviewe Lomepal, et que c’est en famille qu’il fête son anniversaire. «Désolé, y’a ma mère qui me parlait… Si le succès engendre une certaine forme de vide et de solitude? C’est exactement ça. Surtout le fait qu’il n’y a plus l’espoir que ça change; avant, je me disais que j’avais plein de nouvelles choses à découvrir, de nouvelles expériences à faire. Mais là, les expériences que j’attendais le plus sont derrière moi, du coup c’est un peu angoissant.» Ce qu’il attendait le plus? Affronter des salles pleines, un public compact reprenant ses textes. «J’avais besoin du regard des autres, j’avais besoin de m’exprimer, d’être reconnu dans ce que je fais, d’être au milieu de la foule. J’avais besoin de ça depuis très jeune, ça m’a fait beaucoup de bien, ça m’a soigné.»

Repartir de zéro

Son bac en poche, Lomepal s’inscrit à l’université en mathématiques. Il avoue n’avoir tenu qu’un petit mois. «C’est là où j’ai compris que même si j’aimais bien les maths, le milieu universitaire ne me convenait pas. Car ce qui compte, c’est uniquement d’être plus fort que les autres. Du coup, je suis parti pour faire de la vidéo, je voulais créer de nouveaux codes, ne plus être dans la comparaison. Et c’est finalement la musique qui m’a permis cela. Le rap garde un côté démonstration et compétition, mais j’ai réussi à y échapper. Je suis content aujourd’hui de proposer une musique différente des autres, sans dire que je suis meilleur, car c’est subjectif.»

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Lomepal n’est pas à bout de souffle, mais il n’a pas pris le temps de souffler. Proposer rapidement un deuxième album, dans l’idée d’avoir un répertoire plus étoffé pour la tournée des zéniths qu’il s’apprête à entamer, était pour lui une nécessité. C’est ainsi que, en début d’année, il décidait de s’isoler avec quelques proches à Rome, afin de jeter les bases de ce qui allait devenir Jeannine. Il emporte avec lui un téléphone qu’il n’utilise que pour gérer ses notes et ses idées. Mais une fois sur place, il se rend compte qu’il l’a perdu. «Cela faisait des années que je l’avais… Arrivé à Rome, j’étais à zéro niveau textes. J’ai alors vu ça comme le signe que je devais recommencer quelque chose de nouveau. Et j’ai finalement écrit un bon tiers de l’album là-bas.»

Culture rock

Après quelques écoutes s’impose cette évidence: Jeannine est un très grand disque. A la qualité d’écriture de Lomepal s’ajoutent des arrangements qui puisent magnifiquement dans la pop, le rock mais aussi la chanson, comme si, alors que le rap américain a toujours regardé vers les musiques noires, la soul, le funk et le jazz, son cousin français osait revendiquer sa filiation avec les grands interprètes du répertoire. «Ce n’est pas faux, mais moi, je n’ai pas de message derrière ça.» Le Français préfère ainsi mettre en avant son tropisme rock. Pour lui, un morceau piano-voix comme Le vrai moi a d’abord été inspiré par les mélodies de John Lennon et Julian Casablancas. On teste alors sa culture en lui glissant que l’instrumental qui clôt son album, Dans le livret (parce qu’il faut l’écouter en lisant un texte que l’on trouve «dans le livret» qui accompagne les éditions physiques de Jeannine), nous rappelle les Mancuniens de New Order. Il acquiesce: «Oui c’est vrai, il y a un côté New Order, mais aussi quelque chose de Mac DeMarco dans la ligne de guitare.»

Lomepal est bel et bien une figure à part du rap français, pour reprendre une assertion des Inrockuptibles. Il est né l’année où IAM et NTM publiaient leurs premiers albums et, en cette fin d’année, s’impose à son tour comme une des meilleures choses qui soient arrivées aux musiques urbaines, comme un contrepoint salutaire aux frasques des pathétiques Booba et Kaaris. Une preuve de plus que le rap, jadis contestataire, symbole de la contre-culture comme autrefois le rock, est devenu une musique adulte. «Dans quelques dizaines d’années, on vivra dans un monde où tout le monde aura toujours connu le rap», ajoute le Français en promettant, pour sa tournée à venir, «un live qui sera complètement fou».


Lomepal, «Jeannine» (Pineale Prod/Grand Musique Management/Irascible Music). En concert le 16 février 2019 à l’Arena de Genève.