Depuis deux ans, la vague #MeToo a conduit à une médiatisation grandissante des mouvements féministes dans le monde de l’art. Mais les disparités de genre sont un objet d’étude vieux de plusieurs décennies déjà. C’est en 1971 que l’historienne américaine Linda Nochlin publie dans le magazine Artnews un essai devenu célèbre, intitulé Pourquoi n’y a-t-il pas de grande femme artiste?. L’année suivante est diffusé sur BBC2 le second épisode de l’excellente série Ways of Seeing du critique et auteur John Berger, consacré aux nus féminins dans l’histoire de l’art et à l’objectification des femmes.

Près de cinquante ans plus tard, les institutions artistiques, des musées aux centres d’art, semblent avoir – enfin! – pris la mesure de leur responsabilité dans la perpétuation des inégalités, pas uniquement de genre d’ailleurs. Elles sont nombreuses à avoir infléchi leur politique vers plus d’inclusion. Si ce mouvement est international, il est observable aussi en Suisse.

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Qu’il s’agisse de réhabiliter des artistes féminines mises de côté par l’histoire de l’art, comme à la Haus Konstruktiv à Zurich pour l’art concret et géométrique, d’intensifier la présence des femmes dans la programmation, comme au Musée des beaux-arts du Locle, qui propose cinq expositions personnelles de femmes, ou d’accompagner des groupes de réflexion qui militent pour l’égalité, comme au Centre d’art contemporain de Genève, qui accueillait le collectif Rosa Brux et présentait les archives du MLF genevois en 2018, la nécessité de sortir des automatismes semble faire l’objet d’une prise de conscience généralisée. Construire exclusivement sa programmation sur des figures de grands-génies-masculins n’a plus rien d’évident.

Tendance en hausse sur le plan international

Ce changement de mentalités a-t-il pour autant des effets concrets et quantifiables dans le marché de l’art? A l’international, il semble bien que oui. Comme le rappelait récemment un article du Monde, la cote artistique des femmes monte, lentement mais sûrement. Tandis que les noms de Joan Mitchell, Njideka Akunyili Crosby, Cecily Brown ou Jenny Saville font régulièrement vibrer les salles de ventes avec de nouveaux records, le fossé de prix entre hommes et femmes tend à totalement disparaître pour la génération des moins de 40 ans.

Et comment interpréter le choix de la très puissante galerie zurichoise Hauser & Wirth, lors de la dernière édition d’Artgenève, de proposer un stand exclusivement féminin présentant notamment Isa Genzken, Louise Bourgeois ou Pipilotti Rist, si ce n’est comme le signe que l’art des femmes est enfin devenu rentable? Et aussi que le féminisme, dans le sillage de #MeToo, offre d’excellentes opportunités de communication, mais c’est là une tout autre histoire.

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En Suisse, un constat plus nuancé

Le constat doit cependant être nuancé pour ce qui est du marché suisse. S’il n’existe aucune donnée statistique nationale précise sur les prix des artistes femmes (ni sur leur taux de représentation dans les expositions), les acteurs du marché semblent d’accord pour affirmer que cette tendance à la hausse n’est pas forcément visible à l’échelle du pays. Pour Stéphanie Schleining, directrice du département d’art suisse chez Sotheby’s, «ce phénomène est plus prononcé sur la scène internationale, et il est difficile de parler de ces tendances au niveau national». Encore faut-il rappeler ici que les femmes sont quasi absentes dans l’art moderne, qui domine encore largement le marché secondaire.

Du côté du premier marché et de l’art contemporain, la même circonspection prévaut cependant. Stéphane Ribordy, galeriste à Genève, estime qu’«il y a clairement une évolution des prix», qu’il met en rapport avec l’intégration par les galeries, depuis trois ou quatre ans, «d’une plus grande diversité de profils, ce qui vaut aussi pour l’origine ethnique des artistes», mais «ce phénomène va moins vite en Suisse qu’ailleurs».

Davantage de visibilité

Loin d’évoquer une explosion des prix, Thomas Hug, directeur de la foire Artgeneve, préfère parler de «consolidation», ajoutant néanmoins qu’«un nombre important d’artistes contemporaines connaissent désormais une évolution de prix assez rapide». Il évoque le travail de la Polonaise Alicja Kwade, et nomme celui de la plus confirmée Sylvie Fleury, dont la cote se développe vers ce que cette artiste mérite. Pour autant, la question du prix des œuvres des artistes femmes n’est pour lui qu’une part du problème.

Pour se faire une idée juste de l’évolution des disparités de genre, il faudrait s’intéresser à la fois à la visibilité de ces artistes et à l’écosystème de l’art dans son ensemble, rappelle-t-il. «A Artgenève, il n’y a pas nécessairement plus de femmes représentées dans les galeries, mais elles ont de plus en plus de visibilité, grâce par exemple aux prix qui leur sont décernés. Cette année, Marion Baruch a obtenu le Prix Solo Artgenève-F.P. Journe, avec la Galerie Laurence Bernard, et Maya Rochat le Prix Mobilière.» Il rappelle l’importance de célèbres femmes galeristes, mais aussi de grandes collectionneuses comme Patrizia Sandretto Re Rebaudengo ou Silvia Fiorucci-Roman, dont la montée en puissance est elle aussi remarquable.

Du côté du mastodonte Art Basel, aucune donnée sur la répartition hommes-femmes sur les stands, ou sur la corrélation genre-prix, n’est disponible. Les comités de sélection, quasi paritaires avec 45% de femmes, n’appliquent aucun quota. Et le discours se fait également nuancé. «La foire reflète le monde dans son ensemble. Nous constatons des changements au niveau de la représentation des femmes dans les musées, dans les galeries, en maisons de vente et à travers le monde de l’art tout entier, mais il faudra du temps pour que ces transformations aient un réel effet d’entraînement dans l’histoire de l’art», estime Dorothee Dines, cheffe des relations médias.

«Loin de la parité»

Maria Bernheim, qui a ouvert sa galerie à Zurich en 2015, est moins optimiste, et craint que cette hausse des prix ne relève que d’une simple «mode», produite artificiellement par la politique de quotas menée par les institutions artistiques, qui vont chercher des artistes femmes par obligation plus que par réel intérêt pour leur travail. «Hostile» à ce genre de principe de sélection, qui enferme les œuvres dans un cadre identitaire, elle cherche justement à déconstruire, dans son travail de galeriste, ces catégories art de femme/art d’homme.

Elle rappelle aussi que même si les prix se consolident, «les femmes coûtent toujours moins cher que les hommes», et qu’aucune génération n’a pris le relais de celle des grandes galeristes comme Eva Presenhuber ou Francesca Pia. «Je suis la seule femme à avoir ouvert seule une galerie à Zurich ces dix dernières années. Nous sommes encore très loin de la parité», conclut-elle.

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Les femmes majoritaires dans les écoles d'art

Loin des effets d’annonce enthousiastes sur les prix, quelques rappels semblent donc bienvenus. Les femmes, majoritaires dans les écoles d'art, continuent d’être sous-représentées dans les galeries: l’exemple de Gregor Staiger, à Zurich (14 artistes, dont 8 femmes), est plus que rare. Leurs œuvres sont peu présentes en maisons de vente. Si l’on prend l’exemple de Christie’s, qui organise annuellement à Zurich des enchères d’art suisse (moderne et contemporain), les trois dernières ventes ne présentaient respectivement que 6%, 3% et 11% de lots d’œuvres réalisées par des femmes.

Les chiffres sont similaires chez Sotheby’s. Quant à la hausse – modérée – des prix, elle ne suffira pas à corriger une situation inégalitaire, institutionnalisée depuis des siècles. Du côté du marché comme du côté des institutions, l’heure n’est pas encore au triomphalisme. Et la trentaine de pages consacrées aux inégalités de genre dans le rapport sur le marché de l’art publié annuellement par Art Basel montre qu’il ne s’agit aucunement d’une spécificité suisse.