Il fallait un éclaireur, et samedi soir, à l’Arena de Genève, c’est à Lord Esperanza qu’est revenu le difficile honneur d’être le premier rappeur à se produire à l’enseigne de The Beat #03. Lorsqu’on le retrouve une heure après son concert en coulisses, le Parisien s’avoue satisfait. «Dans la vie, le rôle d’outsider est le meilleur parce qu’on ne t’attend pas. J’ai vraiment passé un très bon moment de partage. En plus, c’est la première fois que je faisais une Arena. Je suis toujours un peu stressé avant de monter sur scène, mais j’arrive toujours à prendre du recul, à souffler. Là, j’ai vraiment dû me faire violence pour entrer dans le show. Mais c’est marrant, parce qu’on m’a dit que Vald, qui est ce soir en tête d’affiche, était il y a deux ans à ma place.»

«J’espère être
 en pleine ascension»

On fait alors remarquer à Lord Esperanza que comme Roméo Elvis, il s’est produit au off du Montreux Jazz avant d’être programmé par The Beat, et que s’il suit les traces du Belge, il devrait rapidement s’habituer aux grandes salles. «J’espère être en pleine ascension», concède-t-il dans un rire trahissant à la fois une saine ambition et un réel questionnement quant à la rapidité dont les carrières se font et se défont. «Et c’est marrant que vous parliez de Roméo, car c’est quelqu’un qui compte beaucoup pour moi. Il est le premier artiste établi à m’avoir donné de la force; il m’a invité en première partie de beaucoup de concerts, à la Maroquinerie et au Bataclan à Paris, aux Docks à Lausanne. Il a un parcours inspirant.»

Lire aussi: The Beat, festin rap à l’Arena

A la frontière des genres

Lord Esperanza, Théodore Desprez de son vrai nom, est désormais le benjamin de cette génération qui, de Nekfeu à Lomepal, s’est affranchie des influences américaines qui ont parfois plombé le rap francophone. «Le rap est un véritable phénomène de société, s’enthousiasme-t-il. Il s’agit désormais de la musique la plus streamée au monde, devant la pop. C’est fou de se dire que Kendrick Lamar vend deux fois plus d’albums que Taylor Swift. Alors qu’historiquement le rap descend d’autres genres musicaux, comme le jazz et la soul, ce sont désormais les autres genres qui s’inspirent du rap.» Et de citer Eddy de Pretto ou Angèle, «qui partent de la variété pour aller vers le rap».
Dans son morceau Roi du monde, Lord Esperanza dit ceci: «J’me lève en roi du monde, j’m’endors auprès d’mes craintes.» La manière dont il évoque le succès et l’isolement qui peut en découler rappelle une des grandes thématiques qui traversent le deuxième album de Lomepal, Jeannine. «Il fait partie de ces artistes qui m’inspirent et qui cultivent cette dualité. Personnellement, je ne crois pas que l’être humain soit fait pour vivre un tel encensement, et qui est encore décuplé par les réseaux sociaux. Quand ton besoin de reconnaissance trouve un écho si profond, et que tu sais que cela peut aussi très vite s’inverser, il faut être bien entouré. Même si à 22 ans je suis encore très jeune, j’ai déjà fourni des efforts considérables et fait beaucoup de sacrifices pour en arriver là. Et sans fausse modestie, je sais qu’il me reste encore beaucoup de travail.»

Brel en boucle

Théodore Desprez s’était initialement baptisé Speranza, du nom de l’île imaginée par Michel Tournier pour Vendredi ou les limbes du Pacifique. Dans ses textes, il cite aussi bien Erik Satie que le fameux «l’enfer, c’est les autres» de Sartre. A deux reprises, il nous répond en évoquant Gainsbourg, et avoue aussi écouter Brel en boucle. Il ne fume pas et ne boit pas, conscient que le public adolescent amateur de rap a besoin de modèles positifs. Il admire les artistes qui défendent des causes nobles, et dit aussi qu’il faut croire en ses rêves mais que le bonheur ne se trouve pas uniquement dans l’accomplissement professionnel.

Lord Esperanza a un bel aplomb, semble sincère tout en montrant qu’il n’est pas dupe du jeu médiatique – pour réussir il faut aussi savoir se vendre. On a hâte de poursuivre avec lui une conversation stimulante lorsque sortira avant l’été son premier album.

«J’ai une exclusivité pour Le Temps, glisse-t-il encore au moment des salutations. Je sors un nouveau morceau mercredi à 18h. Il s’appelle Believe, «croire», car l’espoir est quelque chose qui nous relie tous, comme l’amour et la connaissance.»