Ô dingos, Ô Châteaux!, Morgue pleine, Que d’os! Il suffit de lancer des titres de Jean-Patrick Manchette (1942-1995) parus en Série noire dans les années 1970, pour alerter: l’auteur de Fatale, de Nada, de La Position du tireur couché, du Petit bleu de la côte ouest n’est pas un auteur de polar banal. Il a des lettres, une ironie contenue mais foudroyante, une habileté rhétorique époustouflante. Néopolar? Le mot circule et indique sa position charnière entre les classiques américains à la Chandler ou Hammett, le polar à la française et le roman, façon Jean Echenoz chez Minuit.

Terrain miné

Parler de Manchette n’est pas simple. Lorsqu’on s’avance pour dire l’enthousiasme et l’addiction qu’il suscite, on s’aperçoit vite que le terrain est miné. Les fans sont à l’affût, parmi lesquels nombre d’écrivains qui surveillent leur héritage. Les universitaires s’en mêlent: une série d’études aussi savantes que passionnantes (mieux vaut, cependant, avoir lu Manchette pour se lancer) vient de paraître. Ces textes sont rassemblés par Nicolas Le Flahec et Gilles Magniont sous le titre Jean-Patrick Manchette et la raison d’écrire*. La diversité et la complexité des points de vue incitent à la modestie. L’auteur lui-même ne vous rate pas: «Je suis seul (avec Mélissa) à comprendre ce que je fais. Toutes les marques de compréhension venues de l’extérieur sont creuses a priori», écrit-il dans son Journal le 29 avril 1977**. Nous voilà prévenus.

Pourtant, l’œuvre est ramassée. L’amateur de romans de Manchette arrive assez vite au bout de ses lectures, hélas. Le Quarto** que Gallimard lui a consacré ne recense que dix romans, dont un écrit à quatre mains avec Jean-Pierre Bastid – mémorable western provençal intitulé Laissez bronzer les cadavres – et un roman inachevé, La Princesse de sang. Pour aller plus loin, il faut plonger dans des notes inédites, se tourner vers ses BD avec Jacques Tardi, des parutions sous pseudos, des scénarios, son Journal ou ses chroniques.

Une production très diverse

Une production d’une extraordinaire diversité en fait. Car dès 1965, ce jeune homme, né à Marseille, grandi dans les Hauts-de-Seine puis à Paris, rescapé de l’université qui l’ennuie (anglais, histoire, géographie) –, saxophoniste averti et cinéphile forcené, décide de vivre de sa plume. Le père de famille – il est marié à Mélissa et père de Tristan – doit faire bouillir la marmite: «Comme j’écrivais pour manger et non pas d’abord pour «m’exprimer», je travaillais sur tout ce qui se présentait, écrit-il à Christian Gonzalez dans une lettre d’août 1977***.

Dans les années 65-67, besognes extrêmement disparates, donc: collaboration à des scénarios de films dits sexy, à des courts-métrages de la télévision scolaire; nombreux projets (dont je n’ai même pas gardé la trace) présentés aux «clients» les plus variés: producteurs vrais ou faux, ORTF, maisons de publicité industrielle filmée, réalisateur à la côte, gouvernements africains, mythomanes, etc., etc.» Il faudra attendre les années 1970 et les parutions dans la Série noire pour que Manchette accède à la notoriété et à un peu d’aisance matérielle.

C’est pour part de ces travaux alimentaires que vient son habileté stylistique: «Ce qu’il me paraît pertinent de noter, c’est que mon apprentissage a été d’ordre absolument «technique», je veux dire non artistique, précise-t-il dans la même lettre. Il m’en reste la connaissance de beaucoup de procédés, et un point de vue assez froid». Froideur, qui est aussi l’héritage du roman noir américain, auquel il emprunte notamment la narration détachée, la critique sociale et la violence.

Fêtes rhétoriques

C’est encore au prix d’un travail acharné d’écriture qu’il parvient à offrir, à ses lecteurs, d’excitantes «petites fêtes rhétoriques» – selon la belle formule de Jean Kaempfer* – qui sont sa marque de fabrique et qui nourriront ses admirateurs, dont Jean Echenoz. Jean Kaempfer donne quelques exemples de cette préciosité feinte et pleine d’humour: «Il attendait que les choses se tassassent»; «Béa revient de la cuisine avec deux Cutty Stark et un sourire de tendre ironie» ou encore: «A la réception, une fausse blonde aux airs délicats en gros chandail bleu marine à côtes et pantalon de flanelle, lisait sous une lampe de bureau. Ses seins et ses cils étaient formidables. Terrier lui donna 26 ans. Elle lui donna une clé.»

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Cette écriture ciselée ne va pas chez Manchette, sans le déchaînement de la plus pure violence. Un cocktail détonnant qui ne tarde pas à enivrer son lecteur, comme le relève Nicolas Le Flahec* dans son article sur la manière qu’a Manchette de «planquer l’émotion», pour mieux lui rendre justice. Si Manchette démarre ses intrigues en douceur, il ne tarde pas à multiplier les cadavres. Leur fréquence augmente souvent de façon paroxystique dans les dernières pages de ses romans. Mutilations, agonies absurdes ou vengeresses, explosions, tueries sont le lot de ses personnages, comme l’indiquent ses titres et comme le veut le genre. Jean Kaempfer a trouvé ce commandement ferme dans le Journal de l’écrivain: «Il ne faut jamais rester trop longtemps sans tuer quelqu’un.»

Masques

Mais, note encore Jean Kaempfer, l’univers de Manchette est à double détente: «Monde double, ou la violence physique propre au genre en cache et révèle un autre, politique, économique.» Agoraphobe durant des années, Jean-Patrick Manchette apparaît pourtant à la pointe des idées qui agitent les années 1960 et 1970. Le système des objets, la consommation, le tiers-monde, la lutte des classes, la guerre d’Algérie, fils et filles à papa, riches et pauvres, situationnisme, terrorisme, les questions que se pose l’époque créatrice, engagée et contestataire, traversent ses livres. «Cette société pour survivre, est obligée d’exciter les instincts, car elle a besoin d’eux pour vendre ses produits», note-t-il dans L’Affaire N’Gustro.

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Pas facile de l’enfermer dans une théorie ou un parti. Jean-Patrick Manchette avance masqué. Lorsqu’un masque tombe, il y en a un autre derrière, comme le suggèrent les textes de La Raison d’écrire*, qui cernent l’écrivain, sans l’épuiser. Et ce jeu de cache-cache dit peut-être une pudeur et un désespoir social qui se drapent et se dissimulent dans la somptuosité de l’écriture, dans les orgies sanglantes et tonifiantes.

«Si je peux savoir quelque chose à propos du style que tu complimentes, écrit-il dans une lettre à Jacques Faule en 1980***, c’est qu’il est inlassablement travaillé de manière à être bourré à tous égards de ricochets et d’allusions cryptiques; comme si le texte, en même temps qu’il me relie aux lecteurs devait comporter une série de systèmes de filtrages (au sens policier du terme), afin de toujours conserver quelque chose d’impénétrable.» C’est peut-être ça qui séduit tant chez Manchette, cette part de mystère, de virtuosité textuelle, d’ironie et d’émotions violentes, qui semblent inépuisables.


* Essais, Jean-Patrick Manchette et la raison d’écrire, textes réunis par Nicolas Le Flahec et Gilles Magniont, Anacharsis, 320 p.

**Jean-Patrick Manchette, Romans noirs, Quarto Gallimard, 1344 p.

***La Revue 813, «Manchette vingt ans après», n° 121