Cette semaine, «Le Temps» part à la rencontre de celles et ceux qui travaillent dans l'ombre pour le Montreux Jazz Festival.

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«T’arriveras jamais à écrire ton article!» Et on l’observe se marrer. Mehdi Benkler a le contact facile. D’ordinaire aussi, la bonne humeur communicative. Sauf que là, il y a la chaleur, la fatigue qu’il traîne pour avoir fêté la veille et cette Biennale interstellaire des espaces d’art de Genève (BIG) où on l’attend. «J’y fais de la métaphotographie… Mais pourquoi s’enfermer dans une chambre noire sous ce cagnard? En plus, je rate Elton John à Montreux.» Où, jusqu’au 13 juillet, et pour la septième année consécutive, il baladera ses boîtiers analogiques.

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Mehdi, c’est le type que l’on croise chaque jour durant la quinzaine du Jazz. Visage rond, cheveux longs ramenés en chignon, il s’y invite partout, parle à tout le monde. Chez lui s’apprécie la nonchalance des princes: une grâce faite de manières cordiales tout le temps, de rire facile et de sourire engageant. Ce charme, également, c’est un peu grâce à lui que les artistes programmés au Stravinski acceptent de se rendre disponibles.

«Je fais de la photo consentante, explique le Morgien. Au départ, j’ai préféré travailler dans les backstages pour pouvoir picoler à l’œil et rigoler jusqu’à tard. C’est un lieu relax, parfois plus vivant que la scène. Quand j’aborde les musiciens, tout se joue dans les quatre premières secondes. Une photo, c’est d’abord ça: la spontanéité.»

Parmi les clichés réalisés ici depuis 2013, il cite Sinéad O’Connor et Jackson Brown réunis, Billy Gibbons et Buddy Guy pris sur fond noir. Dr. John aussi, forcément, Gris-Gris (1968) comptant parmi ses disques «fétiches». On rajouterait bien ses instantanés de Young Fathers ou de Jack White, tiens, pourquoi pas? «Son manager m’a donné quinze secondes, se souvient-il. J’ai fait trois images. Deux étaient bonnes.» L’histoire ne dit pas si l’Américain s’est étonné d’être capturé au Hasselblad.

Simplicité et sauvagerie

Dans ce cirque, les photographes qui travaillent exclusivement en argentique se sont faits rares. Mais pour Mehdi, 31 ans, pas question de céder au numérique. Lui, il aime le noir et blanc et puis le «grain», le «sale», «l’organique», comme il dit, rajoutant: «Dans une photo, je recherche la simplicité, mais aussi une forme de sauvagerie.» Le spectaculaire, non vraiment, c’est pas ici. Les travaux de Benkler sont bruts, magnétiques, instinctifs, évoquant le reportage de guerre. Chez lui, les backstages s’y dévoilent entre paix et misère. On le lui dit. En admirateur de Robert Capa et d’Anton Corbijn, ça le fait rire. Pudiquement, peut-être.

Sa première photo réalisée au Montreux Jazz demeure à ce jour la plus célèbre: Leonard Cohen, implorant, à genoux. Quand il l’a saisi, Mehdi Benkler avait 25 ans. Pour bagages: un apprentissage en ébénisterie, puis un CFC en photographie poursuivi chez Yves Burdet à Morges. «Après ça, j’avais toujours un appareil avec moi et je capturais ce qui m’entourait: beaucoup d’alcool, de peau, de destroy, peu d’études.»

En mars 2013, lié au photographe rock Richard Bellia et une tournée avec The Kills dans les pattes, il monte l’exposition Goret au Local d’art contemporain de Vevey. Mathieu Jaton, directeur du Montreux Jazz, la voit. Craque. Lui propose de saisir l’été suivant «l’énergie du festival». Medhi s’y pointe en terrain connu. Pensez: dix ans plus tôt, «principalement occupé par le sport et la bière», il s’y démenait pour entrer gratos aux concerts. «Avec un pote, on avait remarqué que la couleur des bracelets revenait souvent d’un soir à l’autre. On demandait aux gens qui sortaient des salles de nous les filer et on les rafistolait. On a vu une cinquantaine de concerts comme ça.»

Juillet 2013, alors. Muni d’un pass «all access» et Leica (ou Mamiya) en main, il entre au Stravinski photographier Leonard Cohen. On le dégage. «Je portais un t-shirt beige, se souvient-il. Un type m’a dit: «On doit être en noir pour prendre des photos!» J’ai couru à l’extérieur, pris le t-shirt d’un staff, suis revenu et Cohen s’est agenouillé pile devant moi. J’ose croire que c’est parce qu’il a vu mon appareil. Non, je déconne…» Depuis, le négatif du cliché dort dans un coffre-fort. «Comme ça, rit Medhi, s’il y a un tsunami à Saint-Saph’, il peut peut-être tenir.»

«On ne rigole pas avec la musique»

Saint-Saphorin: Mehdi Benkler vient d’y emménager dans un appartement situé face à la maison autrefois occupée par Jean Villard Gilles. Quatre cents habitants. Un café. Pas de boutique. Le lac pour perspective. Point. «C’est la première étape avant la ferme située loin de la ville, assure-t-il. J’aspire à une vie frugale: boire des jus, manger de bonnes choses, prendre le temps, bannir le superflu. Il n’y a qu’avec les disques que je n’y arrive pas. Toute ma thune y passe!»

Sur sa page Facebook, il affiche d’ailleurs régulièrement ses acquisitions. Et gaffe! Ici, on ne collectionne pas des pressages japonais des Beatles ou des Stones. Plutôt, on fouille du côté d’Amon Düül («mon groupe préféré») et de Pierre Vassiliu («mon maître à penser»), chez Captain Beefheart («juste dingue») et Lee Hazlewood («le plus grand») ou Anton Newcombe («un génie et un très proche»).

Des «trucs sales»

«J’aime aller chercher dans les trucs sales, concède Benkler. Dans des choses charnelles où l’on n’est pas dans la normalité, mais où l’on trouve du risque et de la beauté.» Un peu, on dirait, comme dans les groupes «rock psyché» ou «drone» auxquels il participe quand couvrir le Montreux Jazz, La Bâtie, le Black Movie, voire monter une expo au Paléo ou copublier un livre pour le Bad Bonn Kilbi ne l’occupe pas.

Parmi eux, il y a eu Forks, où il tenait la guitare. Puis MK-ULTRA, finalement sabordé en 2017 après une performance donnée sur des images du Stromboli (1950) de Roberto Rossellini. «Ça n’intéressait personne à part nous. Avec les mêmes membres, on monte actuellement un nouveau projet. C’est toujours fait pour nous sauver. Et personne d’autre. Mais on ne rigole pas avec la musique pour autant.» Disant cela, encore une fois il se marre doucement.

Prochain épisode: Michaela Maiterth, programmatrice de l’Auditorium Stravinski.