La première fois que l’on rencontrait Michel Legrand, il était passablement irrité. C’était en 2002 au Locarno Festival, en marge d’une cérémonie de remise de bourses à l’écriture. Agacé par des invités discutant de vive voix pendant les discours, il les avait vertement tancés, concluant par un tonitruant: «Je vous ai demandé de vous taire!» Mais lorsque ensuite on le prenait à part pour évoquer Jacques Demy, il s’illuminait en évoquant ce frère d’âme parti trop tôt, ce réalisateur avec lequel il aura inventé une autre forme de comédie musicale. Il a collaboré avec lui sur quatre films (Lola, Les parapluies de Cherbourg, Les demoiselles de Rochefort, Peau d’âne), signant alors quelques-unes des plus belles chansons de l’histoire du cinéma français.

A la croisée du jazz, du classique et de la pop

Il y a quatre ans, c’est au téléphone qu’on évoquait avec le Français Michel Legrand & ses amis, un album dans lequel il revisitait sous forme de duos son répertoire. Il avait alors pour chaque invité un mot gentil, lançant toutes les deux phrases «formidable» ou «magnifique». Il nous expliquait que «tout art est fait d’émotion», confessant voyager «dans des sphères de douleur et de larmes» quand une chanson était bien interprétée.

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Décédé samedi à un mois de son 87e anniversaire, Legrand, et c’est ce qui a contribué à faire de lui un compositeur autant prisé des cinéastes français (Godard, Deray, Malle, Lelouch), qu’anglo-saxons (Pollack, Eastwood, Altman et Jewison pour les sublimes Moulins de mon cœur), évolue à la croisée du jazz – il a travaillé avec Miles et Coltrane –, du classique et de la pop. «Je dois tout à mes maîtres, Nadia Boulanger et Henri Challan, disait-il. J’ai suivi toutes les classes d’instrument et j’aime me lancer dans des aventures originales, sans qu’on sache vraiment ce qu’on est en train de faire.»