Salim Bachi est un romancier qui se coule dans l’esprit de ses personnages. Souvent, il les rencontre dans la vie réelle, dans la violence du monde. Lui, qui est né en Algérie en 1971, pays longtemps hanté par la guerre civile, par des attentats aveugles, est sensible à cette violence, à la terreur qui souvent l’accompagne. D’autant qu’elle l’a poursuivi jusqu’à Paris, où il vit.

Il y a six ans, il avait signé Moi, Khaled Kelkal (Grasset), un roman brûlant qui s’ouvrait sur une description de Saint-Michel après l’explosion. Une femme, dénudée par le souffle, blessée, vacillait en sortant du métro. Pour dire ce monde-là, pour tenter de le comprendre, Salim Bachi utilisait la littérature. Par la force de l’imaginaire et des mots, il avait tenté de percer l’énigme de ce jeune homme terrorisant.

Rage et insultes

Le voici qui propose Un jeune homme en colère, comme un pendant en miroir de ce livre antérieur. C’est toujours Paris, c’est encore autour du terrorisme que tourne le récit, mais cette fois, le jeune homme en colère est du côté des victimes: sa sœur est morte dans ce qui, au fil du livre, se dessine comme un attentat.

Tout comme il était descendu dans l’âme de Khaled Kelkal, Salim Bachi tente aujourd’hui d’éprouver celle de Tristan, jeune Parisien à peine adulte, fils d’un écrivain en vue, plein de morgue face à ses parents, face au monde, face à la ville et à ses habitants. Une fureur, un désespoir sans fin pousse Tristan à éructer sa hargne. L’écriture le suit, elle crache gros mots et insultes, se défoule, se roule dans une fange boutonneuse et libidineuse.

Aimer encore?

Mais peu à peu le lyrisme gagne. Le romancier suit Tristan qui erre dans un Paris transfiguré par le chagrin, un Paris à la limite du fantastique, un lieu d’errance et de perte. Aimer encore? Voilà qui semble presque impossible à Tristan qui observe son père passer de femme en femme, loin d’une mère qui s’est éloignée.

Le Paris de Tristan n’a donc rien d’une fête, contrairement au titre du roman d’Hemingway. Tristan se moque d’ailleurs de cet engouement pour le livre de l’Américain, pointant une dérisoire tentative de consolation, rendu furieux par ce détournement du deuil. Il dénonce à chaque pas l’inconsistance des adultes mais aussi la fatuité de son entourage: jeunes gens bouleversés par ce qui s’est passé, devenus importants parce qu’ami d’une «victime», et, évidemment, trop heureux d’avoir été épargnés.

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Salim Bachi n’échappe pas toujours à l’anecdote. Parfois Tristan est un peu caricatural de même que certains personnages un peu attendus. Mais il y a néanmoins une force qui court sous les pages, sous les phrases et qui porte la colère de ce jeune homme; quelque chose qui ne vous lâche pas, comme lecteur, tout comme la fureur ne lâche pas Tristan. La littérature, les mythes aussi ne sont jamais loin: c’est un chant pour un Eurydice des temps modernes, puisque c’est ainsi que se prénommait la disparue.


Salim Bachi, «Un jeune homme en colère», Gallimard, 208 p.