De quel genre relève cet immense texte des Entretiens avec Anna Akhmatova? Ce sont des notes prises par Lydia Tchoukovskaïa, le plus vite possible après ses rencontres avec la poétesse, sur un banc, dans le métro ou dans un couloir d’hôpital, puis ajoutées dans un journal intime et clandestin.

Lydia Tchoukovskaïa avait une mémoire phénoménale. Plus encore qu’Anna Akhmatova. Et c’est cette mémoire qui les a unies plus que tout le reste. Mais le reste était aussi capital: la première pleurait son mari, le physicien Mikhaïl Bronstein, arrêté, fusillé, dont la mort ne lui sera signifiée qu’après le Dégel, la seconde cherchait désespérément à faire libérer Liova, son fils, qu’elle a eu avec le poète Nikolaï Goumiliov. Queues interminables dès la nuit devant la prison des Croix de Leningrad, attentes angoissées après les demandes d’intercessions, jeu du chat et de la souris auquel Staline se livrait avec elle comme avec toute la gent littéraire, et puis la peur, une peur soudée au sentiment fort de sa gloire.