Depuis plusieurs semaines, depuis que le mot «quarantaine» est de retour, resurgissent des chapitres de livres voyageurs, vagabonds qui presque tous racontent les ports, les comptoirs et échelles du Levant, l’Orient. Et l’on se souvient qu’il n’y a pas si longtemps – jusqu’au début du XXe siècle –, voyager n’allait pas sans «quarantaines». Extraits choisis

La quarantaine est étroitement associée à la Méditerranée. La première édition de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert dit qu’elle est un «nom en usage sur les ports de mer pour signifier le tems que les vaisseaux venans du levant & les passagers qui sont dessus ou leurs équipages doivent rester à la vue des ports avant que d’avoir communication libre avec les habitants du pays» pour éviter qu’ils «ne rapportent d’Orient l’air des maladies contagieuses & pestilentielles…».

En témoigne aussi Nerval dans son Voyage en Orient paru en 1851 qui rapporte plusieurs quarantaines, dont une à Malte, «avant de regagner les riants parages de l’Italie et de la France. Séjourner si longtemps dans les casemates poudreuses d’un fort, c’est une bien amère pénitence de quelques beaux jours passés au milieu des horizons splendides de l’Orient. J’en suis à ma troisième quarantaine; mais du moins celles de Beyrouth et de Smyrne se passaient à l’ombre de grands arbres, au bord de la mer se découpant dans les rochers, bornés au loin par la silhouette bleuâtre des côtes ou des îles…»

En 1930, Albert Londres se rend dans le golfe Persique, dont il ramènera Pêcheurs de perles. A son arrivée à Suez, il est envoyé «à la quarantaine» par la compagnie de navigation. Par chance, il n’y passe que le temps d’une série de piqûres: «La première fois, je vous ai mis la peste; la deuxième, la petite vérole. En ce moment – et il enfonça son aiguille dans mon bras aux abois – je vous injecte la typhoïde. – Eh! Monsieur! il ne vous reste plus qu’à me donner le choléra! – J’y arrive!»

Mais elle peut aussi avoir lieu sur la terre ferme: «Une maladie épidémique, que l’on nomme millet, règne ici depuis quinze jours: tout le monde meurt en foule», écrit Lise à son amie Julie dans Illyrine de Suzanne G. de Morency, roman autobiographique paru en 1799. Lise vient de perdre son père et son époux et veut se sauver «de ce pays de morts et de mourans. […] Je pars, je pars; mais je ferai la quarantaine à St-Germain avant que de me rendre à Paris. Je ne veux pas vous porter un air pestilentiel, mes bons amis.»

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