L’homme est un écrivain raté. Dont le nom, l’an dernier, a disparu du dictionnaire. A Noël, les autres pouffent dans son dos lorsque, à la fin du repas, il se glisse dans la cuisine pour rafler les derniers restes de dinde et un morceau de bûche. Il avait pourtant appris à écrire des livres populaires. Mais la soixantaine venue, il ne comprend plus rien aux nouvelles générations de «consommateurs de produits culturels». Plus personne ne le lit, le voilà au bord du vide. «Adolescent, je ne faisais aucune différence entre l’anonymat et l’obscurité.»

Et puis, quelques pages plus loin, il y a cette femme, un autre personnage inventé par Régis Jauffret pour une autre de ses Microfictions qui viennent de paraître en recueil, ce 11 janvier, chez Gallimard. Elle interroge son mari, dont elle ne supporte plus ni la présence ni la décrépitude qui lui renvoie la sienne: «Tu te rappelles, autrefois, l’avenir? Il était vaste, immense, il nous semblait profond comme le ciel.» Leur histoire d’amour est morte depuis longtemps et elle rêve d’un autre qui la prendrait, en pleine rue, au milieu d’un attroupement, parce que «la foule est une forêt de gens».

L’au-delà de la raison

Et c’est bien de cela dont il est question dans le nouveau livre de Régis Jauffret: d’une «forêt de gens», une forêt sombre et glaçante. Les Microfictions 2018 prennent la forme de cinq cents histoires courtes, de quelque trois mille signes chacune. Comme si l’écrivain de 62 ans, onze ans après la parution de premier tome de Microfictions, en 2007, cherchait à nouveau à faire entrer l’existence d’un homme ou d’une femme dans un espace-temps infime. Une page et demie de vies compressées qui tournent court, et d’humour monstre: suicides, infanticides, disparitions, tortures… Des nouvelles hantées par l’au-delà de la raison, par la disparition de toute limite. Et dans les historiettes de Régis Jauffret, le rapport à l’autre est vu comme l’ultime asservissement.

L’écrivain, né à Marseille en 1955 et entré en littérature en 1985 avec Seule au milieu de la foule, poursuit ici son exploration de la noirceur de l’âme humaine, avec l’ironie mordante dont il parsème chacun de ses livres. En 2003, il reçoit le Prix Décembre pour son roman Univers, univers et, en 2005, le Femina pour Asiles de fous. Puis, il fait quelques détours par le fait divers, sans toutefois quitter la forme romanesque, en s’inspirant tour à tour du banquier Stern, retrouvé assassiné, en combinaison de latex à Genève (Sévère, 2010), puis de l’effroyable affaire Fritzl qui ébranla l’Autriche (Claustria, 2012) et enfin de DSK (La Ballade de Rikers Island, 2014). Ce dernier livre sera condamné par la justice pour diffamation.

De «Aglaé» à «Zéro baise»

Dans Microfictions 2018, l’ironie se fait à nouveau morsure et la cruauté s’avère jouissive, au point que le lecteur éprouve au fil des pages un plaisir aussi coupable que délicieux. Une délectation qu’il est possible d’expérimenter à loisir, puisque l’ouvrage se picore, il peut être parcouru au hasard avec l’assentiment de l’auteur: à défaut d’être placées aléatoirement, les nouvelles sont ici organisées par ordre alphabétique, à la façon d’un dictionnaire. 1006 pages qui vont de «Aglaé» à «Zéro baise». «C’est un livre qui peut être consulté dans n’importe quel sens. On peut même ne jamais savoir si on l’a vraiment lu», glisse l’écrivain dans un sourire de chat du Cheshire.

Régis Jauffret a déposé son chapeau et son pardessus sombre. Il s’apprête à poser son portable sur la table, le consulte une ultime fois avant de le retourner pour en masquer l’écran. L’un de ses yeux bleus se plisse légèrement lorsqu’il se concentre. Etrangement, sa présence s’avère tranquille. Peut-être que le temps passé avec ses personnages complètement fous nous avait fait présumer un auteur autrement plus borderline. Prend-il du plaisir à déranger son lecteur? «Je n’écris jamais pour déranger. Mais être écrivain, c’est être sans limites. Il me paraît essentiel d’explorer une liberté totale et absolue. La littérature doit pouvoir tout dire, c’est même à cela qu’on la reconnaît. Tout est possible dans un livre. La dernière chose que doit faire un auteur, c’est juger ses personnages.»

Cruauté jubilatoire

Si elles prennent la suite du premier tome des Microfictions de 2007, ces nouvelles-ci s’attellent à refléter minutieusement l’époque. «En quelques années, le changement a été extravagant, constate Régis Jauffret. Les réseaux sociaux ont tout bouleversé, nous n’avons plus la même façon de communiquer, de se rencontrer, d’être seul. Le temps est occupé 24h/24. Mes personnages ne vivent plus dans le même environnement mental et social qu’il y a onze ans.»

Et ce temps qui passe semble être le seul danger que redoute l’écrivain, qui affirme ne jamais manquer d’inspiration et éprouver, désormais et à chaque fois, le plaisir d’écrire. «J’ai peur de ne pas avoir assez de temps pour écrire tout ce que j’aimerais.» Alors, malicieusement, il confie à l’un de ses personnages, page 42, son rêve le plus fou: «J’étirerai le temps qui me reste comme du sucre filé et j’en ferai des siècles.» Des siècles pour écrire ses microfictions, puisque c’est «un bonheur», «presque un mode de vie, une ascèse. J’en écris une par jour, sans que je sache à l’avance où je vais aller. Et au final, celles qui pour moi sont les plus intéressantes sont celles qui ont été les plus difficiles à écrire.»

Une écriture «à l’os»

Parce qu’au-delà de la maîtrise littéraire magistrale, au-delà de la jubilatoire cruauté, il y a quelque chose dans le travail de Régis Jauffret de l’art du zen: l’impératif d’aller à l’essentiel, d’atteindre le dépouillement, de maîtriser une écriture «à l’os». Un art comparable au geste ancestral du calligraphe. «C’est obligatoire, dévoile l’auteur. Sur le plan de la narration, il se passe beaucoup trop de choses, alors le style doit atteindre une sorte de perfection. Sans cela, tout ne rentrerait pas.»

Un art du zen qui déborde désormais jusque dans la vie de l’auteur, puisqu’il s’astreint à ce rythme régulier et métronomique, ce qui n’était pas le cas il y a onze ans, explique-t-il. Et une ascèse qui finit par le mener au détachement et même à l’oubli: Régis Jauffret ne se souvient ni de ses histoires ni de ses personnages une fois inventés. «Je ne pourrais plus travailler si j’étais hanté par chacune de ces microfictions.»

Une amnésie salvatrice puisqu’un troisième tome est en préparation. «En 2007, j’avais déclaré avoir épuisé le genre. Et puis j’ai changé d’avis. Par plaisir.»


Régis Jauffret, «Microfictions 2018», Gallimard, 1024 p.