On l’appelle un soir de semaine. Il y a le disque In a Silent Way et le saxophone soprano de Wayne Shorter qui résonnent dans sa petite maison de bois, à Laurel Canyon, Los Angeles. Depuis la sortie du film Slam en 1998 où il jouait un détenu sauvé par la déclamation et son premier album Amethyst Rock Star en 2001, Saul Williams est une des voix américaines les plus passionnantes de son époque. Rappeur, poète, acteur et désormais réalisateur, il questionne depuis toujours la place des Noirs dans des sociétés majoritairement blanches. Au moment où les Etats-Unis renouent avec les manifestations antiracistes et où la violence policière s’impose plus que jamais dans le débat national, il est bon de l’entendre.

Le Temps: Quel est le sens profond de ce mouvement de protestation qui a surgi dans les rues américaines après la mort de George Floyd?

Saul Williams: Il y a d’abord eu cette femme, à Central Park, qui a appelé la police parce qu’un homme noir lui demandait d’attacher son chien. Et puis, dans la foulée, la vidéo de Minneapolis. En général, je ne regarde pas ce genre de vidéos. Mais j’ai lu la transcription et j’ai pensé que je devais voir les images. George Floyd a appelé sa mère au moment où il mourait. Un homme adulte qui appelle sa mère à l’aide, alors qu’un policier l’étouffe avec son genou. C’est trop. Nous savons ce qui se passe dans ce pays, à quel point le racisme y est structurel, qu’il réside au cœur des institutions. Mais aujourd’hui, tout est transparent. Tout est plus visible, évident, assumé par la présente administration. Et dans cette ère des réseaux sociaux, l’information se propage en un instant. Elle produit alors des réactions à la mesure de l’outrage.

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Quelle conception de l’espace public génère chez vous ces cas de violence policière contre des hommes noirs?

Je me sens à l’aise dans ma peau. Quand je suis contrôlé par des policiers, j’agis de la manière qu’on m’a enseignée: j’annonce chacun des mouvements que je vais effectuer pour que les agents n’aient aucune excuse. J’ai appris depuis l’enfance toutes sortes de gestes de défense pour qu’on ne me perçoive pas comme une menace. Dans un supermarché, je n’enfile pas la main dans la poche pour éviter qu’on pense que je vole. Je ne m’approche pas d’une propriété si je trouve qu’elle est jolie parce que je pourrais être perçu comme un cambrioleur. Toutes ces précautions sont internalisées, elles sont notre paranoïa ordinaire. Quand on est un homme noir aux Etats-Unis, on ne peut pas vivre continuellement avec le sentiment d’être menacé – même si on l’est –, alors on s’invente toutes sortes de parades pour exister. Je me sens armé au sens où je connais mes droits et je vois de plus en plus de gens sortir leur caméra, répondre aux policiers, ne plus accepter le contrôle par la peur.

Une grande partie des Etats-Unis vit dans un déni du réel, dans une fiction qui conduit à accepter ce qui n’est pas acceptable. Je ne ressens pas seulement de la colère, mais une très grande tristesse.

Vous disiez: aujourd’hui tout est transparent. Qu’entendez-vous par là?

Depuis le début de la pandémie, nous faisons face à des statistiques alarmantes sur les communautés les plus affectées. Nous voyons de quels quartiers proviennent les travailleurs essentiels, ceux qui sont employés dans les supermarchés, les transports publics, les hôpitaux; ce sont les populations les plus fragiles, celles qui sont particulièrement la proie du virus. Inutile de préciser que les minorités raciales sont les plus concernées. Les failles américaines sont devenues plus visibles que jamais.

Notre système de santé s’est effondré. Notre système politique est en train de s’effondrer. Nous associons en général le mot «disruption» aux magiciens de la Silicon Valley mais il faut bien admettre que la plus grande disruption que j’ai vécue est le fruit d’un virus. Il questionne les fondements même de ce qui nous apparaît comme la normalité: l’industrie du pétrole, la finance globalisée, bien entendu, mais aussi la question des corps, comment nous interagissons, ce que nous commandons en ligne, quels sont les nouveaux esclavagismes que notre mode de vie engendre. La Covid a «disrupté» Uber. Il a «disrupté» les «disrupteurs». Beaucoup d’entre nous ne veulent pas revenir à la normale.

Ce qui frappe également, c’est à quel point, au sommet de l’Etat américain, la violence s’exprime désormais sans aucune précaution langagière…

Oui, c’est une présidence hystérique. Il faut se rendre à l’évidence: les Américains ont élu un sociopathe. Je ressens la même tristesse profonde lorsque je vois les tweets qui appellent les policiers à tirer contre les manifestants et la vidéo de George Floyd. Une grande partie des Etats-Unis vit dans un déni du réel, dans une fiction qui conduit à accepter ce qui n’est pas acceptable. Je ne ressens pas seulement de la colère, mais une très grande tristesse.

Tandis que nous parlons, j’entends un disque de Miles Davis qui tourne chez vous, est-ce que cette période de confinement a aussi questionné votre rapport à l’art?

Je suis un artiste qui voyage beaucoup. Le 18 mars, je suis rentré à Los Angeles après avoir passé quatre mois au Rwanda pour y tourner mon premier film, une comédie musicale: Neptune Frost. J’ai beaucoup aimé l’idée de passer du temps chez moi. J’ai beaucoup écouté les choix de DJ qui partageaient leurs trouvailles en ligne, il y avait dans ces sessions un esprit de communion que je n’avais pas souvent ressenti. Il y avait aussi des «battles» de musiciens qui se défiaient par écrans interposés. C’était vraiment marrant. Il y a chez moi tout ce qu’il faut pour que j’enregistre un disque et des tonnes de cahiers encore vides à remplir. Mais je suis resté plutôt contemplatif. Je ne ressentais pas le besoin de m’échapper mais plutôt de nourrir ma compréhension du moment. J’ai voulu être connecté en direct à l’expérience des autres.