La crise mondiale du Covid-19 va-t-elle changer la pratique politique, l’économie, la société, la culture? Nous consacrons une série de près de 30 articles à ce sujet, durant plusieurs jours sur notre site, et dans un numéro spécial le samedi 13 juin.

Retrouvez, au fur et à mesure, les articles dans ce dossier.

Entre annulations, reports, fermetures et effondrement de leurs systèmes économiques, les milieux culturels ont été durement frappés par la crise. Des lieux comme les salles de spectacle et les cinémas ont été parmi les premiers à cesser leurs activités, et seront parmi les derniers à les reprendre sur un mode normal – sans mesures de distanciation nécessaires mais contraignantes. Une semaine après leur réouverture, entre enthousiasme et prudence, ils sont en train de tirer les enseignements d’une période inédite qui a vu l’expérience collective remplacée par des propositions virtuelles.

A lire:  Le plaisir retrouvé du grand écran

Netflix, Amazon Prime, Disney +: les grandes plateformes de streaming sortent de la crise plus puissantes encore. Mais d’autres acteurs ont profité du semi-confinement pour satisfaire les cinéphiles désœuvrés en leur proposant des films d’auteur, dont certains titres inédits sur grand écran. En Suisse, des sites comme Filmingo, Cinefile ou Outside the Box ont régulièrement mis en ligne des nouveautés, avec la possibilité, au moment de louer un film, de soutenir une salle indépendante.

Le virtuel en complément

Pour Elena Tatti, de la société lausannoise Box Productions, il y a peut-être là une complémentarité à trouver, sans que le streaming se substitue aux cinémas. «En tant que productrice, je fais des films pour une première exploitation en salles. Mais il existe un modèle intéressant: celui d’une salle virtuelle qui viendrait rapidement prolonger l’exploitation à travers un système de vidéo à la demande (VOD).»

Exemple avec Ceux qui travaillent, plébiscité par la critique et lauréat du Quartz du meilleur film suisse de l’année. «A Genève, il n’est resté que deux semaines à l’affiche, regrette Elena Tatti. Or il s’agit d’un film qui aurait pu fonctionner avec le bouche-à-oreille. Le proposer directement derrière en VOD aurait pu être une solution.» Une telle exploitation virtuelle, limitée dans le temps, pourrait être un espace intermédiaire entre le grand écran et le streaming.

Séances géolocalisées

La productrice y voit également un moyen de toucher certains publics, comme les parents de jeunes enfants, pouvant plus difficilement se déplacer en salle. Tout en plaidant pour une dimension événementielle, passant par exemple par des débats, tel que l’a expérimenté Antoine Russbach lors d’une diffusion de Ceux qui travaillent par la salle virtuelle française La Vingt-Cinquième Heure, qui repose sur un système de géolocalisation. Le principe: un cinéma propose à une heure donnée une séance accessible aux spectateurs vivant dans un périmètre proche. Outside the Box, structure adossée à Box Productions, vient d’acquérir la licence suisse du concept.

Certains festivals, à l’image de Visions du Réel, ont eux aussi expérimenté avec succès une diffusion de leur contenu en ligne. Mais pour Thierry Jobin, directeur du FIFF (Festival international de films de Fribourg), cela s’explique avant tout par la gratuité de l’offre. Les 15 films du FIFF 2020 annulés et proposés sur le site Festival Scope ont eux aussi bien fonctionné. Mais le numérique ne doit pas être un pis-aller, martèle-t-il en immuable défenseur de la salle. «Lors de la conférence des festivals suisses, j’ai plaidé pour une plateforme unique et géolocalisée», explique-t-il en insistant sur la nécessité d’une unité, plus profitable que des propositions éparpillées. L’ancien journaliste imagine par contre mal des films qui se contenteraient d’une première mondiale sur une plateforme de streaming. En revanche, une diffusion virtuelle permettrait aux festivals de s’adresser à des publics plus lointains.

Théâtre sur écran

Et si théâtre, danse, performance changeaient, de leur côté, durablement de peau, de format, de morphologie? Si la proximité avec les artistes, qui est le cœur même de ces arts de la présence, s’éprouvait plus intensément loin des fauteuils séculaires? Pure spéculation? N’empêche que ces mois de couvre-feu ont vu se multiplier les scènes alternatives, autant d’antidotes au vide et d’expérimentations souvent heureuses.

Sur le site du Théâtre de Vidy, le performeur genevois Simon Senn a invité le public à vivre, à travers la plateforme Zoom, Live stream Arielle F. Une cinquantaine de spectateurs par soir ont suivi les tribulations de Simon, acquéreur d’un corps virtuel, celui d’une certaine Arielle F. L’acteur français Robert Plagnol rassemble, à travers Zoom lui aussi, des foules captives avec La Femme de ma vie, joué en direct depuis son salon, les jeudis, vendredis et samedis à 19h précises. Il reformate un monologue joué en 2018 au Festival d’Avignon, écrit spécialement pour lui par Andrew Payne. Pour assister à cette confession crapuleuse, on doit s’acquitter de 10 euros. Et comme au théâtre, les retardataires sont priés de revenir le lendemain.

Lire aussi:  Pour les théâtres, la route est encore longue

A l’image de Simon Senn et de Robert Plagnol, ils sont légion à avoir ensorcelé les écrans. L’hyper-distance imposée par le Covid-19 a stimulé les imaginations, celle par exemple de l’actrice Laetitia Dosch qui, sur le site de Vidy et à travers Zoom, encore, a fait parler les arbres. A l’heure où la crainte du virus reste prégnante, les technologies pourraient consacrer des territoires de fictions et des rituels de partage inédits. Le chorégraphe suisse Gilles Jobin fait figure de pionnier dans ce domaine avec son VR­_I qui a déjà marqué des milliers de personnes dans le monde.

Rassembler des communautés

Le principe? Le spectateur est équipé de marqueurs, de lunettes et d’un ordinateur qu’il porte sur le dos, comme pour une excursion. Par petits groupes, il se promène dans un espace délimité. Sous ses yeux ébaubis se déploient alors un parc au gazon insolent et un ciel à l’azur incendiaire que font trembler, soudain, des géants de trente-cinq mètres. «Cette immersion marque autant qu’un spectacle réel, raconte Gilles Jobin. La crise actuelle a permis à tous, même aux moins calés, de faire un bond dans l’usage des technologies. Les arts vivants vont profiter de cette vulgarisation.»

Au sujet de «VR_I»:  L’odyssée pour géants de Gilles Jobin

Les geeks fraterniseraient ainsi avec Shakespeare. Le même Gilles Jobin vient de modéliser la future Comédie de Genève. Equipé comme il convient, le public visitera un jour le bâtiment en mode surréaliste, se réjouit Denis Maillefer, codirecteur de la maison. «Dans un futur proche, on assistera à des spectacles digitaux conçus par des artistes d’ici ou d’ailleurs.»

Distance physique et proximité imaginaire maximales. Tel est le pouvoir de ces prodiges esthético-technologiques. Règneront-ils sur nos nuits, désormais? Ils devraient devenir courants, mais pas remplacer l’antique communion vespérale. «Le théâtre s’est toujours nourri des technologies, rappelle Vincent Baudriller, directeur de Vidy. Mais ce qui le rend irremplaçable, c’est de rassembler des communautés autour d’un acteur, d’une histoire, d’un songe.» Le coronavirus peut bien jouer les matamores, le coude-à-coude en salle a de l’avenir.