La Cité radieuse de Marseille construite par Le Corbusier en 1952 pourrait être déclassée du patrimoine mondial de l’Unesco. La municipalité a en effet l’intention de construire trois tours de 50 mètres de haut à proximité de ce bâtiment. Ce plan d’urbanisation, s’il voit le jour, mettrait alors en péril le maintien du classement de ce lieu que l’on surnomme dans la métropole «la maison du Fada». En effet, les conditions de l’Unesco imposent la présence d’une zone tampon autour de la Cité pour pouvoir l’admirer dans son ensemble. La perte de ce titre, décerné en juillet 2016, menacerait également les 16 autres œuvres de l’architecte suisse inscrites sur la liste de l’Unesco, qui se trouvent dans son pays natal, en France, en Allemagne, en Belgique, en Argentine, en Inde et au Japon.

Cette annonce a eu un effet retentissant et a entraîné la remise en question du classement de la Cité radieuse, qui sacralise l’œuvre de l’architecte né à La Chaux-de-Fonds en 1887. Mêlé aux pages les plus sombres de l’histoire, le passé de Le Corbusier pèse lourd dans la balance: propos antisémites, participation au régime de Vichy, publications dans des revues fascistes ou encore théorie architecturale baptisée «plan dictateur». La liste est longue et a donné lieu à plusieurs ouvrages. L’un d’entre eux, Le Corbusier, un fascisme français, rédigé par Xavier de Jarcy, souligne les accointances de Le Corbusier avec les régimes fascistes d’Allemagne et d’Italie. Egalement journaliste pour Télérama, Xavier de Jarcy a notamment cosigné la tribune publiée ce mercredi dans le journal Le Monde. Son titre est éloquent: «L’antisémite Le Corbusier ne doit plus bénéficier d’aucun soutien public».

Deux bâtiments concernés en Suisse

Le Corbusier était un novateur et est devenu une icône du Mouvement moderne. Il a développé et multiplié le concept d’«unités d’habitation», une sorte de village vertical en béton brut. La Cité radieuse de Marseille est d’ailleurs la première du genre à avoir vu le jour. «Elle a été édifiée sans permis de construire et a été imposée aux Marseillais de façon autoritaire, sans aucune concertation. Il y a eu des protestations lors des travaux et même une bataille juridique. Ce n’est qu’à la fin des travaux que ce bâtiment a bénéficié d’une dérogation», rappelle Xavier de Jarcy.

Si la Cité marseillaise venait à perdre son classement à l’Unesco, cela se répercuterait sur deux bâtiments érigés en Suisse: l’immeuble Clarté, à Genève, et la petite villa au bord du lac, à Corseaux. Le conservateur de la villa Le Lac, Patrick Moser, reste sur sa réserve quant aux éventuelles retombées de cette disgrâce. «Il n’y a rien pour l’instant. C’est un avant-projet de la municipalité de Marseille et elle va certainement revoir sa copie, insiste-t-il. C’est comme être installé à bord d’un avion et que votre voisin vous dise: tu sais, on pourrait avoir un accident. C’est vrai, mais ce n’est pas encore arrivé. Pour moi, c’est une sorte de buzz raté.» Les différents sites sur lesquels sont installées les créations de Le Corbusier avaient présenté un dossier commun à l’Unesco pour être reconnus en tant que patrimoine mondial. «L’œuvre a été classée. C’est donc tout ou rien», affirme Xavier de Jarcy.

Associer l’homme et l’artiste

Le journaliste pointe du doigt le passé de l’architecte et s’étonne que ce titre lui ait été donné. «C’est comme s’il avait été blanchi de ses actes. Il était antirépublicain, d’extrême droite, a fréquenté les milieux fascistes pendant vingt ans, a collaboré avec le régime de Vichy et a courtisé Mussolini. Chacun est libre d’apprécier ou non son œuvre, mais je pense que l’Unesco n’aurait pas dû la classer. Ses théories urbaines sont terrifiantes: il compare l’homme à une fourmi qu’il faudrait mettre dans une petite boîte. Il le dit lui-même: le plan d’urbanisme doit être une forme de dictateur et doit régir la vie quotidienne dans tous ses aspects.»

Dans la tribune du Monde, les sept signataires s’adressent au ministre de la Culture français, Franck Riester, et lui rappellent ses propos tenus contre toute forme de discrimination le 21 février dernier. «Le gouvernement français ne peut pas faire de grandes déclarations pour annoncer notre détermination à lutter contre l’antisémitisme et soutenir un homme qui l’était clairement», précise Xavier de Jarcy. En ce sens, les signataires demandent au Ministère de la culture de cesser de financer la fondation Le Corbusier et de ne pas soutenir le projet de musée éponyme prévu à Poissy. «Il voulait raser le centre de Paris et le front de mer d’Alger sans aucun scrupule. Alors pourquoi sacraliser quelqu’un qui voulait faire table rase du passé?» s’interroge le journaliste. Un débat qui repose sur la dissociation, ou non, de l’homme et de l’artiste.