L’une après l’autre, des statues tombent, et avec elles quelques-unes de nos certitudes. Alors vraiment, tant d’hommes importants dans l’histoire n’étaient en réalité que tortionnaires et exploiteurs pour l’autre moitié de l’humanité? Mais comment ces figures consacrées par la durée ont-elles pu si longtemps donner le change? Comment ceux qui passaient quotidiennement devant elles pouvaient-ils ignorer, fermer un œil, ou les deux, bref jouer double jeu? Passe encore à l’échelle de l’individu, mais que dire pour une communauté tout entière? Car là est bien, au fond, le nœud du problème: un monument est le reflet d’une identité collective, ou du moins supposée telle. C’est donc dans leur image que nous ne voulons plus nous reconnaître, parce que ce «nous» a changé.

Il est dans la nature d’un monument public d’en imposer à son environnement, comme on impose une idée. Il tente de masquer l’idée ou la vision du monde qui le sous-tend en se fondant dans le décor, tout en travaillant secrètement à modeler la réalité sur elle. Ce sont donc moins des statues que des idées et des systèmes de valeurs qu’on érigeait jadis dans nos villes, ce qui explique la facilité avec laquelle elles tombent quand ces idées se dévaluent avec le temps, tout comme l’acharnement dont elles sont parfois la cible.