Vocation, rêve de célébrité, quête de reconnaissance! Il arrive que la condition d’écrivain s’accompagne de grands mots, de postures et d’aspirations éperdues. Un tel se voue lui-même au génie et à l’immortalité; tel autre parle de son «œuvre» avec pompe après un ou deux livres… Heureusement, d’autres professent la simplicité et le travail, le refus des courbettes et des envolées. Colette est exemplaire à cet égard. Elle met toute sa grâce et sa malice au service d’un naturel qui réjouit. Et je ne résiste pas à partager avec vous ses propos sur sa condition d’écrivain, tirée de petits textes vagabonds.

«Ce qui est fait est fait, note-t-elle dans Journal à rebours. Mais dans ma jeunesse, je n’ai jamais, jamais, désiré écrire. Non, je ne me suis pas levée la nuit en cachette pour écrire des vers au crayon sur le couvercle d’une boîte à chaussures! Non, je n’ai pas jeté au vent d’ouest et au clair de lune des paroles inspirées! Non, je n’ai pas eu 19 ou 20 pour un devoir de style, entre douze et quinze ans! Car je sentais, chaque jour mieux, je sentais que j’étais justement faite pour ne pas écrire. […] Quelle douceur j’ai pu goûter à une telle absence de vocation littéraire!»

Seulement voilà, explique-t-elle un peu plus bas, dans le même texte, il fallait bien gagner sa vie: «Née d’une famille sans fortune, je n’avais appris aucun métier. Je savais grimper, siffler, courir, mais personne n’est venu me proposer une carrière d’écureuil, d’oiseau ou de biche. Le jour où la nécessité me mit une plume en main et qu’en échange des pages que j’avais écrites on me donna un peu d’argent, je compris qu’il me faudrait chaque jour, lentement, docilement, écrire, patiemment concilier le son et le nombre, me lever tôt par préférence, me coucher tard par devoir.»

Et de raconter dans Mes Apprentissages comment son époux organise son quotidien: «Là, mon mari avait déjà jaugé mon rendement, et c’est lui, dès notre troisième emménagement, qui veilla à ce que je disposasse d’une bonne table, d’une lampe à cloche verte, d’un confort de scribe.»

A aucun moment Colette ne magnifie son métier. Avec verve, humour, lucidité et malice, elle avoue encore, dans un autre de ses petits textes, intitulé Trois… Six… Neuf…: «Nous ne sommes pas jolis, quand nous écrivons. L’un pince la bouche, l’autre se tète la langue, hausse une épaule; combien se mordent l’intérieur de la joue, bourdonnent comme une messe, frottent du talon l’os de leur tibia? Nous ne sommes pas – pas tous – élégants: la vieille robe de chambre a nos préférences, et la couverture de genoux, brodée à jour par les braises de cigarettes… «Vite mes savates! Je sens le poème!» s’écriait une écrivaine, d’ailleurs charmante et pleine de talent…»


Colette, «Trois… Six… Neuf…», Libretto, 86 p.