Cang Jie, ministre de l’Empereur Jaune et inventeur mythique des caractères chinois, était doté de quatre yeux. La paire d’yeux inférieure lui permettait de regarder le sol, et les signes qu’y laissaient les traces d’animaux. Sa seconde paire d’yeux – supérieure – lui permettait de scruter le ciel. Ainsi l’écriture serait née aussi bien du solide, du concret, du terreux que de l’aérien et de l’infini. Constellations et traces, galaxies et neurones, infiniment grand et infiniment menu.

Voilà qui fait écho à un poème mystérieux d’Octavio Paz: «Je suis homme: je dure peu et la nuit est énorme. Mais je regarde vers le haut: les étoiles écrivent/Sans comprendre je comprends: je suis aussi écriture et en ce même instant quelqu’un m’épelle.»

Dans le mythe chinois comme dans le poème de Paz, il y a une intuition, un envol, quelque chose d’immense qui vous console. Le ciel, le cosmos, les astres et la nuit entretiennent avec l’écriture et le sens, par le biais de l’écrit, une relation mystérieuse qu’éprouvent les poètes et astronomes.

Signes des ciels, déchiffrables autant que saisissants, qui nous disent de quel âge nous sommes, celui des étoiles. Lumières, astres, météores, dont certains, nous le savons, ont déjà cessé de luire à l’heure où leur lumière nous touche, tandis que d’autres pépinières de soleils crachent leurs luminaires dans des nuées phosphorescentes.

«Voie lactée ô sœur lumineuse», qui mieux que toi pour murmurer les mots d’infinis des «autres nébuleuses» et nous lancer ces regards en «traîne/D’étoiles dans les soirs tremblants». Apollinaire, et ses Alcools, dialogue avec le ciel, l’entraînant dans ses pensées terrestres, rebondissant vers le chemin que la galaxie trace dans la nuit, ces «blancs ruisseaux de Chanaan» où divaguent les «corps blancs des amoureuses».

Bien avant lui, Sappho regardait aussi la nuit. Avec ce même sentiment, déjà, à la fois familier et insondable, sens et énigme mêlés: «La lune s’est couchée, et les Pléiades. Il est minuit. L’heure passe et je dors seule.»

«Les yeux d’or de la nuit», c’est le titre d’un poème de Leconte de Lisle. Car si nous regardons les étoiles, elles aussi nous regardent et nous écoutent.

«Montre à la nuit que tu as reçu silencieusement ce qu’elle a apporté/Ce n’est que lorsque tu te seras confondu avec elle que la nuit te connaîtra», murmure Rainer Maria Rilke à l’oreille de celui ou de celle qui regarde le ciel: «Etoiles face à face nous nous étonnions, elle, l’étoile parlante de la constellation, moi, bouche de ma propre vie, étoile jumelle de mon propre œil/Et la nuit nous accordait, ô combien, cette complicité qui veille jusqu’au matin.»

Le poème et l’écriture traduisent ce que nous disent les étoiles et les galaxies, les ramènent dans notre poche, va-et-vient entre l’immense et l’humain, vital, comme le dit Maïakovski: «Ecoutez! Si on allume les étoiles – alors – c’est donc utile à quelqu’un?»


Plusieurs des poèmes cités ici sont tirés de la belle anthologie de Jean-Pierre Luminet, «Les Poètes et l’Univers», Le cherche midi, 427 p.