Après plus de trente-cinq ans de carrière en tant qu’actrice, et près de vingt à la mise en scène, Zabou Breitman a décidé de se lancer dans l’animation en adaptant le best-seller de Yasmina Khadra Les Hirondelles de Kaboul, un hymne à la liberté dénonçant l’obscurantisme des talibans. Le tout en s’associant à une jeune animatrice, Eléa Gobbé-Mévellec, responsable d’un magnifique travail à l’aquarelle. La réalisatrice de Se souvenir des belles choses nous parle de cette transition, un vieux rêve qu’elle a choisi d’aborder en chamboulant les règles de l’animation.

Le Temps: Qu’est-ce qui vous a donné envie de passer de la mise en scène traditionnelle à l’animation?

Zabou Breitman: J’ai toujours rêvé de faire de l’animation! A l’origine, le film devait être réalisé en live. Mais les producteurs avaient déjà eu l’idée d’en faire un film d’animation en me le proposant. Je ne crois d’ailleurs pas que j’aurais accepté de le tourner en live. L’idée de réaliser ce vieux rêve m’a convaincue, mais je voulais le faire avec mes propres règles: commencer par enregistrer la bande-son en me servant de la voix des acteurs – de leur rythme, de leur respiration – pour dicter le reste. Parce que le cinéma d’animation tend à gommer toute imperfection à ce niveau-là. A l’exercice du doublage, les acteurs ne jouent pas toujours complètement. Il y manque le principal: la vie. Il n’y a pas d’erreur, pas de raclement de gorge, pas de chevauchement de voix… Moi, c’est justement tout ce que je voulais animer, afin de donner plus d’intimité, jusqu’à faire oublier que c’est de l’animation. Et la seule solution était d’y présenter des personnages imparfaits, qui hésitent, toussent…

Vous avez donc commencé par enregistrer et filmer les acteurs dans leurs costumes, comme pour un film live?

C’est ça. Non pas pour les redessiner à l’identique mais pour que les animateurs se servent de mouvements clés. Habituellement, ceux-ci se mettent face à un miroir ou se filment eux-mêmes en imaginant les gestes des acteurs avant de les reproduire. Là, ils pouvaient les écouter, les regarder, s’immerger en eux. Et puis ce système permet aussi d’improviser, de se retrouver avec des élans d’acteurs magnifiques, impossibles à prévoir. Comme cette scène où Mohsen donne à boire à Zunaira sous sa burqa. Swann Arlaud et Zita Hanrot, au moment de la jouer, se sont mis à rire en tâtonnant avec la bouteille sous le voile: «Non, ce n’est pas ma bouche, c’est mon nez…» On a gardé le dialogue et ça a donné lieu à une scène que je n’aurais jamais pu écrire. Il y a aussi celles de mon papa, Jean-Claude Deret. Il était en fin de vie, à 93 ans, et avait du mal à parler, mais on a gardé toutes ses imperfections. Je trouve ça terriblement émouvant.

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Vous avez par contre adopté une autre approche pour le graphisme…

Oui. Autant je cherchais la perfection dans les mouvements, autant je voulais le contraire visuellement. Quand on m’a proposé différents styles, j’ai commencé par éliminer tout ce qui était hyperréaliste. Puis est arrivé Eléa Gobbé-Mévellec: j’ai aussitôt adoré sa façon de dessiner, sans terminer ses traits, ce qui laisse place à l’imagination, comme un lecteur avec un livre.

Comment avez-vous élaboré cet aspect graphique?

C’est Eléa qui s’en est occupée. Elle s’est énormément documentée en visionnant des centaines d’heures en vidéo et des milliers d’images pour être parfaitement juste sur le moindre détail: les coussins, les franges, tout ce qu’on voit sans voir… Cette minutie est fondamentale. Après, ça a été dur pour que tous les animateurs accordent leurs violons afin de me donner ce que je cherchais. Je ne voulais pas d’animation à la Disney avec des personnages levant les bras dans tous les sens à tout bout de champ et j’ai fait refaire beaucoup de choses. J’ai tenu à ce que tout soit artistiquement cohérent. Les pauvres, ils en ont bavé… Mais je n’ai pas lâché, jusqu’à ce que la dernière image soit comme je le voulais. On y met notre âme, quand même, en tant que réalisateur… Mais à travers ce film, je voulais aussi parler des Afghans. Un peuple cultivé, délicat, très porté sur les arts, mais qui en prend plein la tête depuis tant d’années, entre les Russes et les talibans. On croit que ces derniers sont composés d’Afghans alors que ce sont principalement des Pakistanais. Dans les stades, quand les talibans exécutent des gens avant un match pour profiter du public, les Afghans essayent de se barrer en courant pour ne pas assister à ça, mais on ferme les portes.

L’animation n’était-elle pas aussi un moyen de rendre plus supportable l’horreur de la situation?

Un film live y serait aussi parvenu, mais en en montrant moins. Typiquement, la scène de la lapidation aurait juste été évoquée, alors qu’ici on peut la montrer. C’est du dessin: le sang n’est que de la peinture.

Cette incursion dans l’animation vous a-t-elle donné envie de poursuivre dans cette voie?

Oh, oui! J’ai d’ailleurs un projet beaucoup plus trash sur le feu, super violent et drôle je l’espère. Pour la télé cette fois. Des épisodes format court qui parleront de notre société mais à travers des chiens, avec des toutous réacs, fachos, vendus, collabos… Nous, quoi! L’idée, c’est maintenant de trouver des acteurs capables d’improviser. Et qui ressemblent à des chiens… Il y en a plein! De grands noms ont d’ailleurs déjà donné leur accord. Ch. P.


Survivre sous les pierres

L’une des particularités des Hirondelles de Kaboul est donc d’avoir été dessiné à partir d’images en prises de vues réelles: celles de comédiens jouant, devant deux caméras, les rôles principaux de ce long métrage d’animation adapté d’un roman de Yasmina Khadra publié en 2002. Sans surprise, au-delà de son très beau rendu graphique, fait de teintes pastel et de contours flous, comme si certains décors n’étaient pas tout à fait achevés, le film est de facto transcendé par le surplus d’humanité de ses protagonistes.

Derrière Atiq, héros malgré lui de ce drame stigmatisant les dérives obscurantistes de la religion, on reconnaît aisément Simon Abkarian, tant à travers son phrasé que ses gestes. Il en va de même pour les personnages doublés par Swann Arlaud et Hiam Abbass. L’histoire, aussi terrifiante que tragique, se déroule à Kaboul à l’été 1998, au plus fort du règne sanguinaire des talibans. Atiq, donc, est gardien de prison. Lorsqu’il va devoir veiller sur une jeune femme condamnée à être lapidée en public, afin de satisfaire les hauts dignitaires d’un régime barbare et moyenâgeux, il va commencer à douter du bien-fondé de son travail.

Destins entremêlés

Mohsen, lui aussi, va voir ses convictions vaciller. Alors qu’il a pris part à une lapidation sommaire, comme si, mû par la foule, il n’avait pu s’empêcher de ramasser une pierre puis de la lancer, voici que sa bien aimée, Zunaira, est arrêtée. C’est elle qu’Atiq a le devoir de surveiller jusqu’à son exécution… Les deux hommes ne vont jamais se croiser, mais leurs destins seront dès lors profondément entremêlés.

Coproduit, avec la France, par la RTS et la société genevoise Close Up Films, Les Hirondelles de Kaboul est un film aussi formellement lumineux – on sent la chaleur pesante du soleil afghan – que son propos est sombre. Après une première partie plutôt lente, le récit se densifie pour proposer une formidable mais glaçante montée en puissance à partir du moment où Zunaira est emprisonnée. Jusqu’à un final sacrificiel profondément bouleversant, ce dessin animé pour les grands ne cessera d’émerveiller et de révolter, sentiments contradictoires qui sont au cœur de sa réussite. S. G.

«Les Hirondelles de Kaboul», de Zabou Breitman et Eléa Gobbé-Mévellec (France, Suisse, 2019), avec Simon Abkarian, Zita Hanrot, Swann Arlaud, Hiam Abbass, 1h21.