Il reçoit dans les bureaux de l’Office fédéral des assurances sociales (OFAS) dans un bâtiment de 12 étages qui domine le centre-ville de Berne avec, au loin, le Palais fédéral. Les premiers mois de Stéphane Rossini à son nouveau poste ont été chargés. L’automne, lui aussi, sera chaud avec les débats sur le projet AVS 21 et le message du Conseil fédéral sur le 2e pilier qui devrait être rendu public ces prochaines semaines. L’ancien conseiller national valaisan (PS), qui a aussi été un chercheur universitaire expert des assurances sociales, prend un plaisir évident à commenter l’étude «Les Suisses et la prévoyance» réalisée par MIS Trend en collaboration avec Le Temps.

Les résultats du sondage: les dix principales réponses des Suisses sur la prévoyance

Le Temps: La majorité des personnes ayant participé au sondage font confiance aux trois piliers de la prévoyance. Comment commentez-vous ce constat?

Stéphane Rossini: Les résultats m’ont surpris. Le taux de confiance dans l’AVS, soit 61%, est la bonne nouvelle du sondage, car cette assurance sociale est systématiquement dénigrée, voire annoncée en faillite. Les taux de confiance dans le 2e (66%) et le 3e (75%) piliers sont plus élevés. Cela m’a également étonné. Le 2e pilier n’est pas simple à comprendre, les assurés n’ont aucune emprise sur les rendements et les rentes LPP risquent de baisser ces prochaines années en raison de la baisse du taux de conversion. Malgré cela, les sondés gardent confiance. Le 3e pilier est celui qui a la meilleure cote alors qu’il concerne peu de monde. Il semble que l’on a plus confiance dans un système de prévoyance individuelle, car on a davantage l’impression de le maîtriser.

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La baisse du taux de conversion du 2e pilier et le relèvement de l’âge de la retraite des femmes à 65 ans ont échoué plusieurs fois devant le peuple. Quelle est votre recette pour réformer les retraites?

La recette du succès, c’est l’équilibre des mesures et la capacité à trouver un compromis pour pérenniser le système. Cela suppose une compensation acceptable des sacrifices demandés, en particulier en faveur des femmes. Aucune réforme n’a été couronnée de succès depuis plus de vingt ans. Or, un vote populaire sera nécessaire en raison de l’augmentation de la TVA. Il faut donc agir avec prudence, car le contexte est de plus en plus tendu et l’urgence démographique de plus en plus grande. En comparaison, pour réduire les coûts de la santé, on peut actionner des dizaines de leviers. Pour consolider les retraites, il n’existe que quelques paramètres.

C’est-à-dire?

Les moyens d’action sont limités: on peut agir sur l’âge de référence, les sources de financement et le niveau des rentes. Il faut aussi tenir compte du niveau du fonds AVS. Selon la loi, le fonds AVS doit couvrir 100% des dépenses d’une année.

Les 1er et 2e piliers sont censés assurer 60% du niveau de vie antérieur. Pour une majorité des gens, c’est une fiction. Comment assurer le niveau des rentes?

La définition du niveau des rentes est un choix politique. Pour les individus, la marge de manœuvre est faible. Tout au plus, ils peuvent compléter leur prévoyance sociale par un 3e pilier. Une fois à la retraite, certaines personnes sont parfois contraintes de conserver une petite activité ou bénéficient de prestations complémentaires. Le 60% est un ordre de grandeur politique. Dans la réalité, le niveau de vie antérieur peut rarement être maintenu.

Les avocats, les chauffeurs de taxi, les coiffeurs ou les graphistes sont face à des situations très différentes

Stéphane Rossini

Le sondage montre qu’une majorité préfère toucher une rente du 2e pilier plutôt que prélever le capital. Cela vous surprend-il?

C’est une quête de sécurité. Comme l’espérance de vie s’allonge, la population voit dans la rente LPP une garantie de revenu sur la durée. Cela traduit une certaine confiance dans les caisses de pension. Cela évite aussi d’avoir à gérer un capital de plusieurs centaines de milliers de francs. Mais les situations varient énormément selon la situation personnelle de l’assuré.

Une claire majorité s’exprime pour le libre choix de sa caisse de pension. Qu’en dites-vous?

Cela ne m’étonne pas. On aime disposer d’une certaine liberté et pouvoir choisir. Toutefois, la question est beaucoup plus complexe qu’elle n’y paraît. Si l’on avait le choix de son institution de prévoyance, ce qui n’est pas le cas, les gens seraient forcés de s’intéresser davantage à la gestion de la caisse, au rendement des avoirs, à l’orientation des placements. C’est illusoire. Et puis, notre système repose sur une approche par secteur d’activité économique. Cela permet de prendre en compte la pénibilité du travail et d’appliquer des décisions par branche, comme la retraite à 60 ans dans la construction. Ne créons pas de faux espoirs. Regardez ce qui se passe avec l’assurance maladie: les gens ont le libre choix de leur caisse, mais changent finalement assez peu. On devrait plutôt travailler sur la réduction du nombre d’institutions de prévoyance pour rationaliser les coûts de fonctionnement et renforcer leur position en matière de gestion des avoirs.

La crise du Covid-19 n’a-t-elle pas mis en évidence la nécessité de renforcer la protection sociale des indépendants?

Oui, elle a clairement démontré l’insuffisance de leur couverture sociale et la pluralité des situations. La jeune génération est plus familiarisée avec ce statut. Certains ont de très petits revenus, d’autres sont partiellement indépendants et salariés. Doivent-ils s’affilier obligatoirement à l’assurance chômage et au 2e pilier? C’est le moment d’en parler. Cette question ne serait pas réapparue à l’agenda politique sans le Covid-19. Nous allons y travailler. Mais cela a un coût et ce sera en fin de compte un choix politique. Je ne suis pas convaincu qu’il y ait une majorité politique pour revoir la protection sociale des indépendants. Nous avons la responsabilité d’analyser rigoureusement cette question et allons le faire.

Qu’est-ce qui vous a le plus étonné?

La précarité dans laquelle vivent bon nombre ces acteurs économiques, entre autres dans la culture et l’événementiel. Et puis, on a découvert que beaucoup n’ont aucune réserve et vivent en permanence sur le fil du rasoir.

La parade?

Nous devons améliorer d’abord nos instruments de pilotage et d’analyse pour répondre à différentes questions: qui sont ces indépendants? Quels sont leurs niveaux de revenu? Dans quels secteurs travaillent-ils? Pour accompagner le processus politique et améliorer cette situation, nous devons disposer d’outils pour objectiver correctement la situation. Par exemple en développant une catégorisation rigoureuse des indépendants et en récoltant des données pertinentes. Les avocats, les chauffeurs de taxi, les coiffeurs ou les graphistes sont face à des situations très différentes. Nous devons être en mesure de définir des priorités, de savoir ce qu’est un cas de rigueur. La question statistique et des instruments de mesure sont une condition pour prendre les bonnes décisions. Or, ce domaine est trop mal connu.

Comme le montre le sondage, les indépendants sont pourtant dans leur majorité contre l’obligation de s’affilier au 2e pilier…

Effectivement, peut-être en raison du coût. Mais, la LPP, c’est aussi une couverture en cas d’invalidité et de décès, on l’oublie parfois. Et puis, la perspective à long terme ne va pas de soi. D’autant plus lorsque les revenus sont modestes. Au quotidien, la priorité n’est souvent pas la prévoyance vieillesse, mais la gestion à court terme. Malheureusement, les conséquences financières peuvent être lourdes au moment de la retraite.

en 2018, 45% des bénéficiaires de rente et 44% de capital ont perçu leur prestation avant l’âge légal. La flexibilisation est donc déjà une réalité

Stéphane Rossini

Un chiffre révélateur: en 2018, la rente médiane versée pour la première fois au titre de la prévoyance professionnelle s’élevait à 1’165 francs pour les femmes, et à 2’217 francs pour les hommes, presque le double

La prévoyance vieillesse a un lien direct avec l’activité professionnelle. La retraite est donc le reflet du parcours professionnel. Dans le 2e pilier, les inégalités se poursuivront jusqu’au jour où les salaires et les taux d’activité seront égaux entre les sexes, cela sur l’entier des parcours de vie. Dans l’AVS, la dixième révision a partiellement corrigé certains déséquilibres, notamment avec les bonus pour tâches éducatives et d’assistance et le splitting. La réforme du 2e pilier devrait abaisser le seuil d’accès au système, ce qui permettra de mieux couvrir les bas salaires et les temps partiels.

Notre sondage montre un clair refus de l’augmentation de l’âge légal de la retraite…

Pour tenir compte de cette évolution et des attentes de la population, le projet AVS 21 ne parle plus d’âge légal de la retraite, mais d’âge de référence, avec une flexibilisation possible entre 62 et 70 ans. Ce qui implique des réductions de rentes si on part avant et des suppléments si l’on part après. Cette réforme permet par ailleurs une retraite partielle, ce qui constitue un progrès considérable. Une coordination avec le 2e pilier est prévue.

La retraite partielle et progressive permet aussi d’éviter une diminution trop importante des rentes qui va souvent de pair avec une retraite anticipée…

Selon l’OFS, dans la prévoyance professionnelle, parmi les nouveaux bénéficiaires en 2018, 45% des bénéficiaires de rente et 44% de capital ont perçu leur prestation avant l’âge légal. La flexibilisation est donc déjà une réalité. D’ailleurs, tout nous invite à plus de flexibilisation. L’allongement de la durée de vie, l’amélioration de l’état santé des seniors et des ressources à disposition incitent à privilégier la qualité de vie. Toutefois, cela reste une appréciation très individuelle influencée surtout par les moyens financiers à disposition et la capacité à rester sur le marché du travail. Il existe donc de fortes disparités. On sait par exemple que ceux qui suivent une formation continue sont le plus souvent déjà les mieux formés et avec des revenus plus élevés. Leurs chances de travailler jusqu’à l’âge de la retraite sont donc plus grandes. Cette dimension sociale ne peut pas être négligée.