Le pessimisme gagne les Suisses. Pour la première fois, un sondage révèle qu’une majorité prévoit que les jeunes générations auront un niveau de vie et de retraite inférieur à celui de leurs parents. La méfiance à l’égard du système de retraite est un fait avéré, révélé par une longue liste d'enquêtes d’opinion (Raiffeisen, Credit Suisse). En résultera-t-il une crise sociale?

Le sondage réalisé par M.I.S. Trend pour Le Temps jette un froid car le système de retraite suisse repose sur un savant équilibre entre les acteurs et sur quelques hypothèses clés. Le besoin de croissance économique à long terme en fait partie pour que les actifs continuent de financer un nombre croissant de rentes AVS.

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Les salariés, les entreprises et l’Etat participent tous, à leur manière, à l’objectif légal qui consiste à maintenir le niveau de vie à la retraite. Mais l’édifice est en train de se lézarder. Les caisses de pension ne cessent de réduire le niveau des nouvelles rentes et l’AVS fait de plus en plus appel à l’impôt pour faire face au vieillissement démographique. La perte de confiance n’étonne plus, mais son ampleur devrait accélérer les décisions.

Selon les sondés, les préoccupations les plus vives portent sur l’AVS, puis le 2e pilier, alors que le 3e pilier recueille le plus de suffrages. Dans ce dernier, le citoyen peut en effet définir lui-même, s’il en a les moyens, une stratégie d’épargne à long terme alors que l’employeur et l’Etat jouent le rôle principal dans les deux autres piliers. Les Suisses, pragmatiques, ont un regard rationnel, froid et détaché. Ils sont sûrs qu’il y aura de profonds changements. A peine 11% des jeunes pensent que l’AVS sera légèrement modifié d’ici à vingt ans. Ont-ils besoin d'être soutenus par une «Greta» -de préférence sous forme de mouvement plutôt que de concentration sur une personne- pour «secouer le cocotier» politique et provoquer l'adaptation du système?

La présence incontournable du 3e cotisant

La méfiance à l’égard de la prévoyance professionnelle n’est pas, comme on voudrait souvent nous le faire croire, le résultat de marchés financiers décevants. Ce que les experts appellent la moindre contribution du 3e cotisant est un leurre. Le rendement obligataire est décevant, mais celui des actions est brillant. Même le Covid-19 ne l’a guère entamé.

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Le critère central des instituts de prévoyance est le taux technique, lequel correspond au rendement à long terme que les caisses de pension espèrent réaliser. C’est la baisse continue de ce dernier qui conduit à la réduction du taux de conversion (le taux auquel l’avoir de vieillesse est transformé en rente) et du niveau des retraites.

A la suite de la chute des taux d’intérêt, les caisses de pension ont fortement réduit leurs espérances de rendement à long terme. Les principaux acteurs n’espèrent souvent que 2 à 3% de rendement. Or, en finance, chacun sait que l’absence de rendement est le résultat d’un manque de risque. 

En investissant massivement en obligations,, les caisses de pension condamnent leurs assurés à se satisfaire d’une rente certes sûre mais toujours plus modeste. En somme l'absence de risque de placement crée un risque majeur pour les assurés.

Regards à l’étranger

Un regard sur les leaders mondiaux paraît utile. Aux Etats-Unis, Calpers, l’énorme caisse de pension des fonctionnaires californiens – dont la taille (plus de 400 milliards) correspond à 40% de tout le 2e pilier suisse –, vient de réduire son objectif de rendement de 7,5% à 7%.

Certes, les législations, les taux d’intérêt et les modes de gouvernance sont différents, mais cet exemple souligne le faible objectif de rendement des caisses de pension suisses. On dira, avec raison, que les rendements obligataires sont supérieurs aux Etats-Unis, mais l’écart a fortement baissé en deux ans.

Plutôt que d’accorder une place considérable aux obligations, avec l’aimable bénédiction des consultants, pour évaluer les retraites futures, il serait bon de réfléchir à la justesse de cette hypothèse et sans doute de revoir fortement à la hausse la fonction des actions.

Grands écarts entre les caisses

La dernière étude de Swisscanto, publiée le 19 août, a révélé des écarts de rendement énormes (de 3 à 19,3%) entre les caisses de pension en 2019 et une moyenne de 10,8%. On est loin des maigres objectifs en vigueur sous nos contrées, que nous pourrions qualifier de scandaleux, sous l’effet des taux négatifs, faussés par les achats historiquement records des banques centrales. Le cours des actions est sans doute un indicateur du risque de marché et plus réaliste que celui des obligations souveraines. Or les sondés sont favorables à une plus grande liberté d’investissement.

Le sondage révèle globalement une forte volonté de changement de la part des citoyens, à condition d’y intégrer un volet social. Une majorité est intéressée à choisir sa propre caisse de pension. Ce qui est impensable dans les couloirs de la politique fédérale. Il y a tant d’intérêts particuliers dans le 2e pilier qu’une concurrence accrue ne peut qu’être mal vue. Mais la concurrence pour une meilleure performance à long terme pourrait améliorer les rentes, un marché de 1000 milliards de francs. Les caisses de pension appartenant au premier dixième du classement sur cinq ans offrent une performance annuelle de 5,4%. Elle est supérieure de 1,4% à la moyenne. L’impact est considérable sur les rentes futures.

Est-il préférable de prolonger les tendances négatives actuelles et de risquer qu’une crise des rendements conduise à une crise des retraites et finalement à une crise sociale?

L’idée selon laquelle les citoyens ne sont pas prêts à faire des choix eux-mêmes est déplacée. Non seulement ils estiment que leur rente dépend d’abord d’eux-mêmes, mais ils sont aussi très au fait des calculs financiers. A la question demandant si les sondés préféraient 1 million de francs ou une rente de 4000 francs, les réponses sont très équilibrées. Or avec le taux de conversion actuel, c’est très rationnel. Ils pourraient sans doute être prêts à dépolitiser les paramètres de la prévoyance.

Les Suisses, libéraux dans l’âme, qu'ils soient jeunes ou non, font confiance à leur responsabilité individuelle et sont prêts aux changements et aux réformes, mais sans volet social une majorité sera impossible.