Un trio féminin pour représenter l’opposition durant la campagne. Une écrivaine, Prix Nobel de littérature, interrogée par la police. Des silhouettes anonymes vêtues de blanc face aux forces de l’ordre. En Biélorussie, la contestation s’appuie sur les femmes. Mais pour Anna Colin Lebedev, maîtresse de conférences à l’Université Paris Nanterre, leur rôle en politique et le caractère féministe de leur action sont loin d’être évidents.

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Le Temps: Le rôle dominant des femmes dans la contestation vous a-t-il surprise?

Anna Colin Lebedev: A posteriori, cela paraît tout à fait logique, même si cette configuration n’était ni anticipée ni préparée. Le pouvoir d’Alexandre Loukachenko tient une grande responsabilité dans l’émergence de ces figures féminines.

A cause de ses remarques misogynes? Parce qu’il a écarté des candidatures masculines à l’élection présidentielle?

Pas tellement à cause de ses remarques. La société biélorusse est très en avance sur lui et l’écoute parler un peu comme un vieil oncle acariâtre et misogyne. En revanche, le fait qu’il a écarté les candidatures masculines tout en acceptant celle de Svetlana Tikhanovskaïa – parce qu’il ne la voyait pas comme une menace – a permis à la contestation d’émerger. Par ailleurs, depuis le début de la répression, la place des femmes n’a rien d’étonnant. Certes, hommes et femmes ont été ciblés dans un premier temps – certaines femmes ont même été battues ou violées. Mais par la suite, elles se sont senties plus aptes à sortir dans la rue que les hommes, et les raisons sont à chercher dans l’histoire des pays de l’ex-URSS.

En quoi l’image de la femme soviétique joue-t-elle encore un rôle dans la société biélorusse?

En Biélorussie, comme en Russie et en Ukraine, les femmes sont éduquées, ont une vie professionnelle et font des choix. En revanche, elles sont relativement peu présentes dans la sphère publique. Car à l’époque de l’Union soviétique, il y avait une définition très claire des rôles sexués. Tous les citoyens devaient être éduqués et devaient travailler, mais l’homme avait un devoir de défenseur de la patrie et la femme un devoir de protection de la famille. Cela impliquait néanmoins que l’homme était soupçonné d’être faible, moralement instable, physiquement fragile.

Alors qu’il devait être le défenseur de la patrie?

Oui, mais il fallait le protéger. Après la Seconde Guerre mondiale, les hommes étaient peu nombreux, ils mouraient tôt, étaient sujets à l’alcoolisme. La femme devait surveiller l’homme tout en prenant soin des enfants et de la société. Elle était donc légitimée à s’exprimer dans la sphère publique à condition de parler en qualité d’épouse et de mère. C’est aussi le cas de certains mouvements féminins apparus après la fin de l’URSS, comme celui des mères de soldats, qui ont le droit de s’inquiéter du bien-être de leurs enfants. Cette marge de manœuvre permet aujourd’hui aux femmes biélorusses de s’exprimer. Et la forme en atteste: elles apparaissent en protectrices de la société, portent des robes blanches et tiennent des fleurs – elles ne jettent pas leurs soutiens-gorges! Elles disent aux policiers: «Ne vous inquiétez pas, les garçons, on va vous sauver.»

Pourtant, la place des femmes demeure, selon vous, celle de numéro deux. Pourquoi?

Prenez le trio de l’opposition: ce sont deux épouses et une collaboratrice de trois candidats masculins. C’est le signe qu’on encourage les femmes à s’investir dans des fonctions centrales – je n’utilise pas le terme de numéro deux dans un sens péjoratif – mais pas à l’avant-scène.

Les femmes biélorusses sont émancipées tout en vivant dans une société très genrée. En quoi leur action ne relève-t-elle pas à vos yeux d’un mouvement féministe?

Les enjeux du féminisme occidental paraissent un peu décalés aux yeux des Biélorusses. Pour elles, l’émancipation des femmes remonte à la révolution de 1917: divorce, avortement, études, travail, autonomie financière. En revanche, elles voient le fait de pousser les femmes dans la vie publique comme un vieux relent de l’époque soviétique où l’on forçait les gens à s’investir en politique. Ce que réclament les femmes dans les pays de l’ex-URSS, c’est le droit de ne pas être forcées dans la sphère publique, de ne pas être obligées de vivre pour l’Etat et de ne plus cumuler travail et tâches familiales.

C’est paradoxal: elles ne veulent pas être forcées d’entrer dans la sphère publique et, pourtant, elles sont aujourd’hui dans la rue pour se faire entendre.

Elles se font entendre aujourd’hui parce qu’il y a un besoin. Svetlana Tikhanovskaïa l’explicite bien lorsqu’elle déclare qu’elle veut assurer la transition, mais qu’elle s’en ira ensuite car elle rejette l’idée de faire de la politique. On retrouve cela chez beaucoup de femmes dans la rue: le contrat social avec le pouvoir est rompu et il faut le renverser. Mais si la transition s’opère, je doute qu’émerge un gouvernement de femmes.

Le fait que les femmes ne se revendiquent pas comme féministes ou comme actrices politiques constitue-t-il la meilleure protection contre la répression?

C’est en effet ce qui les protège. Le pouvoir est à la fois misogyne et porteur d’une étiquette sexuée: une femme est plus innocente et morale que l’homme, elle doit être protégée. Et elles en jouent en disant aux policiers qu’elles sont leur mère ou leur sœur. Alexandre Loukachenko témoigne lui-même d’une forme de galanterie qui l’empêche de croire à la fois à l’impact d’une manifestation de femmes et au besoin de la réprimer. Mais si les femmes biélorusses changent de tactique, elles se feront tabasser comme les hommes.

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