Paul S. est un entrepreneur parisien du bâtiment, propriétaire d’une dizaine de chevaux de course entraînés et hébergés dans un haras de Normandie. Depuis le début juillet, l’homme avoue «craindre le pire». Ses pur-sang ont beau être gardés, et rentrés le soir à l’écurie, il redoute le pire, au vu des agressions sauvages commises tout au long du mois d’août dans des départements comme l’Yonne, la Saône-et-Loire, les Deux-Sèvres, le Jura ou… la Seine-Maritime, sur ses terres normandes. «On a tous l’impression que cette histoire cache d’autres choses. Le fait de mutiler des chevaux de cette façon, en leur coupant une oreille ou en leur crevant un œil, n’est pas le résultat de la seule cruauté humaine…»

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Paul a tout de suite consulté, le 27 août, le portrait-robot d’un agresseur présumé dressé par la gendarmerie de l’Yonne, au sud de Paris. Entre 20 et 30 ans, physique massif… mais allure somme toute banale. «Je crois plus à un gang qu’à des initiatives individuelles. A-t-on affaire à une secte ou s’agit-il d’actes de diversion pour mobiliser les forces de l’ordre pendant que des cambriolages ont lieu dans des villages?» Ce portrait a pu être dressé grâce à un témoignage: celui de Nicolas Demajean, patron de l’association Ranch de l’espoir, entre Montargis et Auxerre, à 130 kilomètres de la capitale. La ferme principale est au fond d’une cour, dans ce ranch-refuge connu pour accueillir des animaux blessés. Dans la nuit du 24 au 25 août, l’exploitant est réveillé par le bruit de cochons dérangés par un intrus. Il se précipite, inquiet pour ses chevaux. Deux hommes l’agressent avec une serpette, puis s’enfuient. Les gendarmes, contactés, se déplacent aussitôt. Le récit de l’éleveur a permis de nourrir leur croquis.

Attaques contre «le meilleur ami de l’homme»

La crainte des forces de l’ordre? Que la France soit aujourd’hui l’épicentre d’une vague d’attaques contre «le meilleur ami de l’homme», comme les Etats-Unis ou le Royaume-Uni en ont connu jadis. En Angleterre, 160 cas de mutilations de chevaux entre 1983 et 1993. Une traque vaine du FBI aux Etats-Unis, à la fin des années 1970, pour retrouver les commandos soupçonnés d’écumer les ranchs. D’autres cas d’attaques similaires ont été recensés en Australie. Est-ce l’œuvre de «réseaux de malades mentaux» comme l’affirme Jean-Luc Poulain, le président du Salon du cheval de Paris? La piste mènera-t-elle à un groupuscule sataniste ou à des actes de sorcellerie, comme les médias le laissent entendre? «Les mutilations peuvent alimenter ce scénario, a expliqué un gendarme au quotidien L'Yonne républicaine. Mais semer la peur dans les campagnes peut aussi servir d’autres intérêts.» En clair: à qui profitent ces crimes?

Pour Paul S., le propriétaire de chevaux de course, une explication vient peut-être de l’arrêt des courses hippiques en raison du coronavirus. En France, pays du tiercé, 21 000 professionnels vivent des élevages de chevaux et des courses, dont 9000 propriétaires et 8000 éleveurs, en plus des entraîneurs et des jockeys. Or, l’interruption des compétitions – qui ont repris à huis clos en juillet – et des ventes d’animaux a mis beaucoup de gens sur la paille, ce qui peut toujours expliquer des gestes de «déséquilibrés», après une perte d’emploi ou un différend sur fond de pandémie.

Mutilations de type «chirurgicales»

Problème: sur une douzaine de cas de chevaux tués en France depuis février, et une dizaine d’autres cas de blessures ou de mutilations, aucun ne s’est déroulé dans des haras professionnels (souvent surveillés par des caméras), ce qui infirme cette piste. Du 9 au 11 septembre, la première vente aux enchères de Deauville, depuis la fin du confinement, sera néanmoins suivie de près, avec sans doute des policiers infiltrés parmi les acheteurs et les vendeurs. «Tous les dispositifs du Ministère de l’intérieur seront mobilisés», a promis le nouveau ministre de l’Agriculture Julien Denormandie, qui s’est rendu dans un élevage bourguignon. L’enquête en cours a déjà permis de lever le voile sur une information jusque-là peu connue: une note des services de renseignement territoriaux avait, dans le passé, alerté sur 11 agressions de chevaux entre décembre 2018 et février 2020. L’affaire n’est donc pas nouvelle.

Un aspect intrigue les enquêteurs: presque toutes ces agressions ont eu lieu au nord de la Loire où se concentre le commerce des chevaux destinés à la boucherie (moins de 10% du cheptel national soit 80 000 chevaux de races de trait en 2015 est concerné, avec environ 16 000 bêtes abattues par an). Autre évidence: les agresseurs qui approchent les chevaux savent les rassurer pour ne pas se faire repérer. Certaines mutilations de type «chirurgicales» ayant abouti à des prélèvements d’organes pourraient en outre avoir pour but de déceler certaines maladies, de prélever des tissus pour répondre à des… commandes médicales passées dans d’autres pays. Les experts regardent du côté des fournisseurs de sérum anti-lymphocytaire, utilisé contre le rejet des greffes et produit à partir du sang de cheval. La piste française des «tueurs de chevaux en série» pourrait donc croiser celle de réseaux de «vétérinaires véreux» en lien avec des réseaux mafieux internationaux.