Cour d’assises spéciale: le terme tombe comme un couperet. C’est devant cinq magistrats aguerris, réunis dans une salle spécialement aménagée du nouveau Palais de justice de Paris – et non, comme pour les précédentes comparutions de filières terroristes, dans l’ancien palais de l’île de la Cité – que s’ouvre ce mercredi le procès fleuve des attentats commis en France du 7 au 9 janvier 2015. Les débats doivent s’achever le 10 novembre.

En deux mois et demi, trois crimes qui ont bouleversé le pays seront passés au crible par les avocats des 200 parties civiles, opposés à ceux des 14 accusés, dont trois absents. L’attaque contre l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo commise le 7 janvier 2015, rue Nicolas Appert (Paris, XIe) entre 11h30 et 11h40. Bilan: 12 morts et 11 blessés. Le meurtre de la policière municipale Clarissa Jean-Philippe vers 8h du matin le 8 janvier à Montrouge (Hauts-de-Seine). La prise d’otages meurtrière menée le 9 janvier entre 13h05 et 17h10 dans le magasin Hyper Cacher de la porte de Vincennes, à l’est de Paris. Bilan: quatre morts et cinq blessés.

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Trois attentats perpétrés par des terroristes islamistes revendiqués, qui poussèrent alors la France entière à se mobiliser: le 11 janvier 2015, derrière le slogan «Je suis Charlie» – et alors que marchent, sur le boulevard Voltaire à Paris, les chefs d’Etat ou de gouvernement d’une trentaine de pays, dont Simonetta Sommaruga pour la Suisse – quatre millions de Français descendent dans les rues pour dire «non» aux ténèbres. Trois attentats perpétrés par trois hommes, tués presque simultanément par les forces de l’ordre le 9 janvier autour de 17h: les frères Saïd et Chérif Kouachi, morts les armes à la main vers 16h50 devant l’imprimerie de Dammartin-en-Goële (Seine-et-Marne) où ils avaient trouvé refuge, et Amedy Coulibaly, tombé sous les balles des policiers alors qu’il ripostait à leur assaut dans l’Hyper Cacher vers 17h10.

«Esprit français» 

Ce procès, qui devait avoir lieu du 4 mai au 10 juillet 2020, a été reporté en raison de la pandémie de Covid-19. Il doit être suivi en 2021 (il devait démarrer en janvier, mais de nouvelles dates sont en attente) par un autre procès fleuve: celui des attentats du 13 novembre 2015 au Stade de France, au Bataclan et sur les terrasses de cafés parisiens, dont l’effroyable bilan de 130 morts et 413 blessés reste dans toutes les mémoires. Mais au-delà des faits, disséqués par les 65 tomes de l’enquête, résumés dans les 450 pages de l’ordonnance de renvoi devant les Assises – 8500 procès-verbaux, plus de 800 témoignages… –, la portée symbolique de ce procès «Charlie» est sans équivalent, tant son enjeu dépasse les 14 prévenus, dont un seul parmi les présents, le Franco-Turc Ali Riza Polat, 33 ans, est accusé de complicité d’acte terroriste et encourt la perpétuité.

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Enjeu pour la laïcité et le droit à blasphémer, dans une République française déchirée par le communautarisme où Charlie Hebdo, plus provocateur que jamais, réimprime cette semaine les caricatures du prophète Mahomet (publiées initialement en 2006, après leur diffusion au Danemark en 2005 par le quotidien Jyllands-Posten) qui lui valurent sa condamnation à mort par les intégristes musulmans, sous le titre: «Tout ça pour ça». Enjeu pour la liberté, tant les victimes du massacre de Charlie, tels les dessinateurs Wolinski, Cabu ou Tignous, incarnaient un certain «esprit français». Enjeu pour la société, alors que les violences communautaires à caractère religieux ou antisémite ne cessent d’augmenter depuis cette tragique année 2015.

Attention à ne surtout pas faire du procès Charlie celui de l’islam. Les musulmans sont compatibles avec la laïcité. 

Chems-Eddine Hafiz, recteur de la Grande Mosquée de Paris.

«La situation de la liberté d’expression est bien pire en France qu’il y a cinq ans. Ce procès doit nous obliger à ouvrir les yeux sur ce qu’est devenue notre République», assène l’avocat Richard Malka, défenseur historique de Charlie Hebdo et auteur d’Eloge de l’irrévérence (Ed. Stock). «L’islamisation de la société française n’a, en rien, été interrompue par la traque policière post-janvier et novembre 2015. Au contraire. Ce procès dit l’engrenage terrible dans lequel nous nous trouvons», juge la journaliste Zineb El Rhazoui, qui collaborait à Charlie mais se trouvait au Maroc au moment de l’attentat.

«Attention à ne surtout pas faire du procès Charlie celui de l’islam. Les musulmans sont compatibles avec la laïcité», leur répond Chems-Eddine Hafiz, recteur de la Grande Mosquée de Paris. Une dizaine de plaintes administratives contre l’Etat français ont d’ailleurs été déposées par des victimes pour «non-diffusion d’information» sur Amedy Coulibaly à sa sortie de prison, après son fichage pour terrorisme en août 2014, ou pour surveillance abandonnée trop vite de la filière islamiste de la mosquée Adda'wa des «Buttes-Chaumont» à Paris, matrice idéologique des frères Kouachi, qui la fréquentèrent au début des années 2000. La République sera aussi, devant les juges, aux prises avec ses propres failles.

Rendez-vous avec de douloureux fantômes 

Un procès impossible vu le profil des onze suspects présents, dont neuf sont «seulement» accusés de «participation à une association de malfaiteurs terroriste», et un pour association de malfaiteurs de droit commun? Les débats seront filmés «pour l’histoire». Mais quelle histoire? «Qui a donné l’ordre? Comment ces meurtriers, délinquants et apprentis djihadistes connus des services de police ont-ils pu se procurer des kalachnikovs? Je veux vivre dans un pays qui ose la vérité et dans un monde sans mythes», nous avouait en début d’année le dessinateur Riss, actuel directeur de Charlie et rescapé du 7 janvier.

C’est avec des fantômes, de douloureux fantômes, que les cinq magistrats de la Cour d’assises spéciale ont rendez-vous ce mardi. Celui d’Al-Qaida dans la péninsule Arabique, qui a revendiqué l’action des frères Kouachi. Celui de l’Etat islamique, auquel Amedy Coulibaly a fait allégeance dans une vidéo. Celui des guerres d’Irak et de Syrie, exploitées par les propagandistes islamistes et leurs agents recruteurs pour transformer des milliers de jeunes Français en djihadistes semeurs de haine et de mort.