Une France confinée, inquiète, divisée et quadrillée par les forces de l’ordre, surtout dans les grandes métropoles. Combien de temps cette situation peut-elle durer? L’intervention d’Emmanuel Macron, ce lundi 13 avril à 20 heures, devrait dessiner les premières pistes d’une possible sortie de la crise épidémique, alors que les chiffres d’admission dans les hôpitaux rendus publics le 12 avril témoignent d’un timide ralentissement de la propagation du coronavirus.

Le chef de l’Etat français avait, dans son allocution du 16 mars, parlé de «guerre» contre «l’ennemi invisible» qu’est le Covid-19. Tour d’horizon d’un pays où l’unité nationale, face au défi sanitaire, demeure un enjeu essentiel. Symbole s’il en est: l’annonce du retour anticipé au port de Toulon, ce dimanche 12 avril, du porte-avions Charles de Gaulle en raison de la contamination d’une cinquantaine de marins à bord. L’équipage de 1900 personnes a été mis en quarantaine, avec interdiction de visite aux familles, et le navire devra être entièrement désinfecté.

La France est-elle en train d’atteindre le fameux «plateau» épidémique?

Il est trop tôt pour l’affirmer, mais les chiffres rendus publics samedi 11 avril par le directeur national de la santé, Jérôme Salomon, nourrissent légitimement cet espoir. Pour la troisième journée consécutive, la baisse du nombre de patients en réanimation dans les hôpitaux français pour cause de Covid-19 s’est en effet poursuivie.

Le bilan français, au 11 avril, s’établit à 95 403 personnes contaminées, 6845 actuellement en réanimation, 14 393 décès depuis le 1er mars, dont 310 en milieu hospitalier au cours des vingt-quatre dernières heures et 290 dans les EHPAD (maisons de retraite médicalisées) et autres établissements sociaux et médico-sociaux recevant des personnes âgées.

Les chiffres décisifs, en matière de progression épidémique, sont celui des patients admis en réanimation, dans les services d’urgence hospitaliers, et celui de l’évolution des décès. Depuis trois jours, ces deux chiffres sont en baisse, légère mais constante. Ce qui confirme l’amélioration et l’éventualité du fameux «plateau» épidémique, ce moment où la courbe des contaminations s’aplatit. Pour rappel, la France compte normalement une capacité d’environ 5000 lits de réanimation. Celle-ci a depuis le début de la crise été portée à 7500 lits, avec de multiples opérations de transferts de patients vers les zones les moins touchées et vers des pays étrangers comme la Suisse, l’Allemagne et l’Autriche.

Cette nouvelle positive intervient à un moment clé puisque le confinement de la population française, supposé s’achever le 15 avril initialement, a été prolongé. Emmanuel Macron devrait lundi 13 avril donner un nouveau calendrier. La date du 15 mai est évoquée, assortie peut-être de conditions plus strictes. Convaincre les Français de tenir bon sera plus facile si les statistiques prouvent que le confinement marche.

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La France est-elle touchée de manière uniforme par le virus?

La réponse est non, et ce sera là le grand défi pour les prochaines semaines. Il est probable que la sortie du confinement strict de la population varie selon les régions, en fonction de leur degré d’exposition à l’épidémie. Pour l’heure, la région la plus touchée par le coronavirus est l’Ile-de-France, qui a succédé en début de semaine au Grand Est comme zone la plus touchée de l’Hexagone. Le 12 avril, la région parisienne comptait le plus grand nombre de personnes hospitalisées (13 165) et le plus de décès (3548), avec 2626 personnes en réanimation. Plus grave: l’affluence dans les services de réanimation des hôpitaux gérés par l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris, toujours à l’extrême limite des capacités. Un appel à volontaires a été lancé par le patron de l’AP-HP, Martin Hirsch. Et les transferts médicalisés vers les régions les moins touchées se poursuivent, en particulier grâce à l’affrètement de TGV spéciaux.

Frontalier de la Suisse, le Grand Est est aujourd’hui le second front face au coronavirus, avec 4887 personnes hospitalisées et 2064 décès. Le foyer principal d’infection reste la région de Mulhouse, frontalière de Bâle. La région Auvergne-Rhône-Alpes, également frontalière de la Suisse, vient juste derrière avec 3025 personnes hospitalisées et 777 décès.

Les chiffres sont moins dramatiques, en termes de saturation hospitalière, dans le nord de la France (2484 personnes hospitalisées et 840 décès au 11 avril), la Provence-Alpes-Côte d’Azur où Emmanuel Macron s’est rendu jeudi (1830 personnes hospitalisées et 328 décès), la Bourgogne-Franche-Comté (1294 personnes hospitalisées et 500 décès) et l’Occitanie, (1287 hospitalisations et 239 décès). La partie ouest de l’Hexagone, à savoir l’Occitanie, les Pays de la Loire et la Bretagne, est celle qui a été le moins contaminée, jusque-là, par l’épidémie.

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La population française accepte-t-elle le confinement strict mis en place depuis le 17 mars?

Le tableau est difficile à dresser, vu les énormes différences, attendues, entre les grandes métropoles – à commencer par Paris – et le reste du pays. Dans l’ensemble, le pays est strictement confiné. Mais la pluie d’amendes et de verbalisations (plus de 600 000 contrôles effectués le 10 avril, pour des amendes au minimum de 135 euros et pouvant aller jusqu’à 1500 euros) démontre que les forces de l’ordre sont très sollicitées alors que l’attestation dérogatoire via smartphone est désormais valide pour tout déplacement. «Emmanuel Macron se demande s’il ne serait pas plus efficace d’annoncer un confinement d’au moins un mois supplémentaire, quitte à l’abréger si la situation s’améliore, d’autant que l’Elysée craint la fameuse deuxième vague de contaminations», affirmait ce matin 13 avril la radio publique France Info.

Le problème est que le verrouillage plus sévère peut produire des effets problématiques. Exemple à Paris et dans la région parisienne où la décision de n’autoriser les sorties sportives (marche, jogging) qu’entre 19h et 10h du matin provoque, le soir venu, une affluence considérable dans les rues et aux abords des parcs… Emmanuel Macron est aussi contesté pour s’être exprimé, mardi 7 avril à Saint-Denis et jeudi 9 avril à Marseille, devant des groupes de personnes ne portant pas de masques et très proches les unes des autres, alors que plusieurs ministres avaient jusque-là affirmé que cette protection n’est ni indispensable, ni adéquate. Les autorités françaises recommandent désormais le port de masque pour tout le monde mais leur disponibilité fait toujours défaut et la guerre se poursuit entre administrations et collectivités locales pour en commander et en obtenir.

Autre polémique: celle soulevée par les déclarations du préfet de police de Paris, Didier Lallement, obligé de présenter publiquement ses excuses après avoir estimé que les patients envoyés en réanimation sont fautifs car ils n’ont pas respecté le confinement… La France a opté depuis le début du confinement pour une solution «à l’italienne», avec obligation de se munir d’une attestation dérogatoire (personnelle ou professionnelle) lors de chaque sortie. Ces attestations, d’abord seulement disponibles sur papier, sont désormais accessibles sur téléphone portable. Symbole des difficultés à maintenir ce confinement, une messe clandestine de Pâques a eu lieu dans la nuit de samedi à dimanche en l’église catholique traditionaliste Saint-Nicolas-du-Chardonnet à Paris, où la police a dû intervenir, verbalisant le prêtre.

Le sujet du confinement et de l’état du système hospitalier français face au défi sanitaire est bien sûr très politique. On l’a vu avec le limogeage, cette semaine, du directeur de l’Agence régionale de santé du Grand Est, Christophe Lannelongue, qui s’était exprimé pour le maintien du plan de suppression de lits de réanimation en pleine crise du coronavirus… alors que les services d’urgence sont débordés. La confiance de la population dans l’administration est dès lors mitigée comme le prouve un sondage de l’institut Harris Interactive pour Ouest-France: un Français sur deux seulement fait confiance au gouvernement pour prendre des mesures efficaces pour mettre fin à l’épidémie. Cinquante-quatre pour cent lui font confiance pour faire en sorte que le confinement dure le moins possible. Mais seule une minorité de 44% crédite les autorités d’une communication «sincère»… Un boulet politique majeur continue de handicaper son action: l’organisation du premier tour des élections municipales le 15 mars, vu le nombre de contaminations occasionnées par la campagne puis par le scrutin lui-même.

Et maintenant? A quoi ressemblera le déconfinement français?

C’est la grande question. Elle relance déjà la polémique sur le port du masque que les autorités recommandent désormais, après avoir affirmé qu’il n’était pas nécessaire – un positionnement largement dû au manque de masques dans les stocks stratégiques français. Deux milliards de masques ont été commandés par le gouvernement français et les collectivités locales, mais aussi par le secteur privé. Ce qui a donné lieu à d’étranges scènes de «hold-up» de cargaison à leur arrivée dans les aéroports, en raison des consignes de réquisition. Selon un sondage Odoxa pour Le Figaro, 76% des Français pensent que leur gouvernement a menti sur les masques.

Une personnalité a été nommée auprès du premier ministre pour gérer ce déconfinement. Il s’agit du haut fonctionnaire Jean Castex. Le conseil scientifique, composé d’experts réunis auprès d’Emmanuel Macron, s’est aussi plusieurs fois exprimé, réclamant un confinement strict jusqu’au 28 avril. Auditionné lors d’une mission d’information de l’Assemblée nationale, le premier ministre, Edouard Philippe, a confié que la fin du confinement ne se fera probablement pas «en une fois, partout et pour tout le monde». Comment trouver une solution médiane? Deux éléments entrent en jeu.

Le premier est celui de la régionalisation du déconfinement, possible vu les différents taux de contamination. Avec une question: comment éviter la ruée vers ces zones déconfinées en provenance des régions toujours verrouillées?

Le second élément porte sur la vie économique. Il est impératif pour la France, qui aurait déjà perdu 6% de son produit intérieur brut dans cette crise au premier trimestre 2020, de faire redémarrer son économie. D’où l’idée d’un déconfinement socioprofessionnel accéléré, et d’une différenciation selon les classes d’âge et l’activité professionnelle ou non. Le premier ministre français a déjà parlé de déconfinement «progressif». Le patron du Medef, le patronat français, a pris la parole vendredi pour réclamer une mobilisation d’urgence et l’assouplissement des lois sur les horaires de travail. Une piste aussitôt jugée «indécente» par Laurent Berger, patron du premier syndicat français, la CFDT.

Certains affirment que cela pourrait conduire jusqu’à la fin juin. «Nous faisons face à une série d’interrogations pour lesquelles nous manquons encore de réponse», affirme-t-on dans l’entourage d’Emmanuel Macron, qui reviendra sans doute sur ces questions lors de son intervention télévisée du 13 avril, soit presque un mois après son discours du 16 mars sur l’entrée en guerre de la France contre un ennemi «invisible» nommé Covid-19.

Un autre sujet est celui des frictions aux frontières, entre pays voisins n’ayant pas le même niveau de contamination ni les mêmes règles sur le port du masque ou la disponibilité des tests de dépistage. Des incidents ont ainsi eu lieu à la frontière franco-allemande, où des frontaliers français ont été pris pour cibles. Ce que le gouvernement allemand a aussitôt condamné. Le président français a déjà évoqué l’hypothèse d’un maintien durant trois mois de la fermeture des frontières de l’espace Schengen. Un sommet des 27 pays membres de l’Union européenne par visioconférence aura lieu le 23 avril, consacré à la reprise économique.

Vu de France, à quoi ressemblera le monde post-Covid-19?

Cette question se pose pour tous les pays touchés par le coronavirus, et particulièrement en Europe, où les pays membres de l’UE n’ont jamais été autant divisés, malgré l’accord de l’eurogroupe, vendredi 10 avril, sur un plan de relance de 500 milliards d’euros. Une analyse du Ministère français des affaires étrangères, dont Le Temps a obtenu copie, affirme que «la crise du Covid-19 agit à la fois comme un révélateur, un accélérateur et un game changer».

Premier constat selon cette note: les tensions engendrées par l’épidémie sont là pour durer. «Au-delà de l’instabilité institutionnelle, la tendance des derniers mois à de fortes agitations sociales pourra trouver à se poursuivre sous l’effet conjugué de la crise sanitaire et des difficultés économiques», affirment ses auteurs, qui poursuivent: «Si plusieurs experts voient le ciel politique s’assombrir pour le populisme (retour du besoin d’expertise, demande d’Etat impartial, difficultés des gouvernants populistes), ce dernier peut tout autant trouver de quoi se nourrir avec la crise en cours, que ce soit dans les démocraties occidentales ou ailleurs dans le monde: peurs, demande d’autorité, mystique des frontières, doutes sur l’expertise, mise en cause de l’incurie des élites, discours alternatif du «bien public»… L’essor des manipulations de l’information opérées par certains acteurs à l’occasion de la pandémie (à commencer par la Chine) est un facteur convergent d’instabilité et, plus largement, de confusion.»

Deuxième constat: l’absence d’horizon géopolitique clair. «L’absorption de l’énergie politique des principaux acteurs internationaux crée plusieurs vides de puissance», complète cette note, selon laquelle «ces vides de puissance créent aussi de nombreux effets d’aubaine possibles: prédation diplomatique (nouvelles alliances), mais aussi économique (rachat d’entreprises fragilisées), technologique (diffusion anticipée de technologies ou d’applications nouvelles), politique (informations manipulées et narratifs triomphants), etc. La Chine mais désormais aussi la Russie (annonce d’une aide médicale à l’Italie, discours sur l’illusion de la solidarité européenne) se sont déjà engouffrées dans cette brèche… Ces effets peuvent aboutir à une accélération de la redistribution des cartes.»

Troisième constat: l’indispensable coordination européenne pour une stratégie la plus commune possible de déconfinement. «L’enjeu de la sortie de crise passera aussi par une transition réussie hors des mesures récessives», poursuit le Ministère français des affaires étrangères. «A fortiori dans les espaces fortement intégrés, et a fortiori au sein de l’Union européenne, une forme de coordination sera nécessaire sur la levée graduelle des restrictions (y compris du fait du décalage des cycles de la pandémie), probablement avec un accord autour de mesures de «néo-quarantaine» ciblées (et donc du matériel: tests, équipements) afin d’encourager le relâchement graduel aussi tôt que possible des mesures de confinement et de fermeture des échanges. Dans une moindre mesure, cette coordination sera utile aussi à l’échelle internationale, afin de favoriser une relance des économies sans ouvrir un risque global pour le rétablissement de la situation sanitaire.» Avec cette conclusion pour l’Union européenne, avant le sommet attendu du 23 avril: «Au-delà, c’est la question des groupes pionniers et de l’intégration flexible qui va être posée par la crise.»