Au lendemain de la mutinerie de soldats et officiers maliens, qui a conduit en quelques heures à l’arrestation puis la démission contrainte du président Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), le calme règne ce mercredi à Bamako. Selon les journalistes et témoins sur place, la population vaque à ses occupations, alors que les administrations et les banques sont restées fermées. A la mi-journée, aucune information n’avait été communiquée par les putschistes sur le sort de l’ex-président IBK, de son premier ministre, Boubou Cissé, et d’autres hauts responsables arrêtés mardi.

En pleine nuit, à 3h40 heure de Bamako, cinq officiers supérieurs maliens en uniforme sont apparus à la télévision publique ORTM. Présenté comme le porte-parole des mutins, le colonel-major Ismaël Wagué, jusqu’alors chef d’état-major adjoint de l’armée de l’air, a pris la parole: «Nous, forces patriotiques regroupées au sein du Comité national pour le salut du peuple [CNSP], avons décidé de prendre nos responsabilités devant le peuple et devant l’histoire, a annoncé l’un des nouveaux hommes forts du Mali. Notre pays sombre de jour en jour dans le chaos, l’anarchie et l’insécurité par la faute des hommes chargés de sa destinée.»

Les militaires ont promis de mettre en place une «transition politique afin d’organiser dans des délais raisonnables des élections générales pour permettre au Mali de se doter d’institutions fortes», de respecter les accords internationaux, notamment avec la force française Barkhane et la mission de l’ONU au Mali (Minusma) qui «demeurent nos partenaires», a assuré Ismaël Wagué.

Se félicitant du coup d'Etat militaire de la veille, la coalition d'opposition du M5-RFP a «pris acte de l'engagement» du Comité national pour le salut du peuple (CNSP), créé par les militaires désormais au pouvoir, «d'ouvrir une transition politique civile», a-t-elle indiqué dans un communiqué. Elle «entreprendra toutes les initiatives» pour «l'élaboration d'une feuille de route dont le contenu sera convenu avec le CNSP et toutes les forces vives du pays».

Libération immédiate exigée

Trois heures plus tôt, c’est le président, Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) lui-même, qui était apparu sur la même chaîne nationale pour annoncer sa démission: «Je ne veux pas que du sang soit versé pour mon maintien aux affaires. C’est pourquoi je voudrais, à ce moment précis, vous dire ma décision de quitter mes fonctions, toutes mes fonctions, à partir de ce moment.» Masque sur le visage, IBK a annoncé par ailleurs la dissolution de l’Assemblée nationale et celle du gouvernement.

Après plusieurs mois d’une grave crise politique, sociale et sécuritaire, le Mali a plongé mardi dans un vide constitutionnel. Le président et son premier ministre, Boubou Cissé, ont été arrêtés au domicile d’IBK, avant d’être conduits dans le camp militaire de Kati, point de départ de la mutinerie. C’est déjà de cette ville garnison, située à une quinzaine de kilomètres de Bamako, et du camp militaire Soundiata Keïta qu’était parti le coup d’Etat militaire en 2012 contre le président de l’époque, Amadou Toumani Touré.

Dès mardi soir dans un communiqué, la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l’Ouest (Cedeao), médiatrice dans la crise malienne, a réclamé la «libération immédiate» d’IBK, du chef du gouvernement et des officiels arrêtés mardi.

L'inquiétude de la Cedeao

Mardi, les choses sont donc allées très vite, dans un climat parfois tendu. «Une dizaine de militaires bloquent l’accès d’une des routes principales qui mènent au camp militaire Soundiata Keïta. Ils contrôlent le passage des véhicules. La presse est interdite. Certains tirent des coups de feu en l’air», constatait ainsi à la mi-journée le correspondant de Libération à Bamako, Olivier Dubois, avant d’être agressé par des soldats. La maison de Karim Keïta, député et fils honni du président, a été saccagée.

En début d’après-midi, plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées sur la place de l’Indépendance, épicentre des manifestations contre le régime malien, pour célébrer cette mutinerie. Un peu plus tôt, le gouvernement avait tenté d’éteindre le feu, le premier ministre, Boubou Cissé, appelant «à la raison et au sens patriotique» et demandant «de faire taire les armes», avant d’être arrêté au domicile – et en compagnie – du président IBK.

Le président de la Commission de l’Union africaine (UA), Moussa Faki Mahamat, a condamné «énergiquement» l’arrestation du chef de l’Etat malien. De son côté, la Cedeao s’est dite inquiète d’une «mutinerie déclenchée dans un contexte sociopolitique déjà très complexe», rappelant sa «ferme opposition à tout changement politique anticonstitutionnel».

Désobéissance civile

Depuis les résultats contestés des élections législatives de mars et d’avril, les tensions n’ont cessé de s’intensifier dans la capitale malienne, où le Mouvement du 5 juin (M5, réunissant des leaders religieux, des personnalités politiques et des membres de la société civile) réclame la démission d’IBK, élu en 2013 puis réélu cinq ans plus tard. Il était accusé de mauvaise gestion, de corruption et d’une pratique solitaire du pouvoir.

«L’entourage du président malien est décrié par l’ensemble de la société, y compris dans certaines sections de l’armée. Cette mutinerie est forcément liée au climat social détérioré, même si son déclencheur peut avoir des considérations strictement militaires», estime Yvan Guichaoua, spécialiste du Sahel.

Le 10 juillet, une manifestation à l’appel du M5, placée sous le signe de la «désobéissance civile», avait dégénéré en attaques contre le parlement et contre la télévision nationale. Pendant trois jours, des troubles violents avaient fait au moins 23 morts dans les rues de Bamako. Il s’agit des plus graves incidents qu’ait connus Bamako depuis 2012. Il y a huit ans, le coup d’Etat militaire qui avait chassé du pouvoir le président Amadou Toumani Touré avait précipité la chute du nord du Mali aux mains de groupes islamistes armés.