Le commissaire européen au Commerce, l’Irlandais Phil Hogan, a fini par démissionner ce mercredi soir, emporté par le scandale provoqué par sa participation à un dîner de gala en Irlande donné par le club de golf du parlement, en dépit des restrictions sanitaires anti-coronavirus. Son départ tombe au plus mauvais moment, alors que les relations commerciales de l’Union européenne avec les Etats-Unis et la Chine sont tendues. Par ailleurs, la démission, relativement rare, d’un commissaire est toujours une affaire délicate, car elle affecte l’ensemble de l’équilibre géographique et politique sur lequel repose la Commission, où chaque pays dispose d’un tel poste.

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Un départ de plus, pourrait-on dire, puisque vendredi dernier, le 21 août, suite aux révélations de la presse, le ministre de l’Agriculture irlandais avait aussi présenté sa démission, accusé d’avoir participé à ce repas pour le moins controversé, déclenchant ce que l’Irish Times, cité par Courrier international, qualifiait de «crise politique majeure», «un petit tremblement de terre en Irlande» qui a déjà provoqué la chute de plusieurs politiciens. Les nouvelles règles, dans ce pays, limitaient en effet à six le nombre de personnes pouvant se réunir dans un lieu clos.

En réalité, les convives étaient répartis dans deux salles, assis à plusieurs tables différentes, mais celles-ci accueillaient tout de même «pour certaines d’entre elles, jusqu’à dix personnes». Malgré ce «mépris des consignes sanitaires» – ce sont les termes du site Eurotopics.net – à une réunion où bon nombre de représentants de l’establishment irlandais étaient présents, les chroniqueurs ne voyaient pourtant pas pourquoi Phil Hogan devait rendre son tablier. N’empêche, le Financial Times parle aujourd’hui tout de même de «pandemic travel furore», les termes sont forts.

«Véniel, «vraiment?

Aux yeux du Handelsblatt, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, ne pouvait prétendument «pas se permettre, neuf mois seulement après que son équipe se fut mise au travail, de perdre Hogan, figure clé du dialogue transatlantique». Elle savait «qu’elle se tirerait une balle de pied en le remerciant», «l’entorse de Hogan aux consignes sanitaires» constituant «un péché véniel».

Par ailleurs, le gouvernement irlandais avait lui-même conseillé à «son» commissaire de partir. Un vœu dont le portail web RTE.ie pensait même qu’il pouvait «avoir pour effet son maintien», à force de croire que la destitution d’un commissaire européen suite aux pressions d’un Etat membre constituerait «un précédent inacceptable pour la Commission». Car «les commissaires ont des comptes à rendre au Parlement européen, et non aux gouvernements nationaux»:

Si les commissaires étaient soumis au bon vouloir des politiques partisanes des Etats membres, les rouages du système seraient rapidement immobilisés

Seulement voilà. La pression à Dublin est tout de même «devenue trop forte»: le gouvernement a «lâché» Hogan, d’autant qu’il n’avait pas non plus «strictement respecté la quarantaine obligatoire pour les personnes arrivant en Irlande en provenance de pays considérés comme à risque, en l’occurrence la Belgique», explique Le Monde. «Je n’ai pas enfreint la loi», avait-il d’ailleurs affirmé un peu imprudemment, tout en nuançant son propos en disant qu’«en tant que représentant public», il aurait «dû être plus rigoureux». Résultat, Hogan le reconnaît lui-même: «Il devenait de plus en plus clair que ma visite en Irlande allait saper mon travail pour les mois à venir» à Bruxelles.

Ce «poids lourd de l’exécutif communautaire, qui, la veille encore, affirmait sur les ondes de la télévision publique irlandaise qu’il n’avait aucune intention de remettre son mandat, a manifestement été lâché par la présidente de la Commission, comme en témoigne le très sec et très bref message qu’elle a publié pour le remercier de son travail, un service minimum. L’épisode n’est pas anodin», aux yeux de Libération: «Neuf mois après sa prise de fonction, Von der Leyen donne l’impression désastreuse d’avoir cédé aux pressions d’un gouvernement qui exigeait la peau de «son» commissaire»:

En Irlande, le #GolfGate (voir le hashtag) fait d’ailleurs «les gros titres depuis une semaine, mobilisant une opinion publique qui a ces derniers mois plutôt bien respecté les restrictions de déplacements et de rassemblements. La coalition au pouvoir à Dublin a réagi avec fermeté: toute récente, fragile, elle n’entend pas perdre la confiance des Irlandais», d’autant qu’«après cinq mois de tractations, Fine Gael et Fianna Fail, les deux grands partis de centre droit (et frères ennemis depuis près d’un siècle), ont fini par s’entendre fin juin avec les écologistes pour gouverner ensemble, bien que le Sinn Fein, parti unioniste irlandais, soit arrivé en tête aux élections générales de février».

Un poste convoité

D’après la RTBF, «un ancien haut fonctionnaire de la Commission, l’Irlandais David O’Sullivan, 67 ans, pourrait être proposé par Dublin pour remplacer Phil Hogan, selon une source européenne citée mercredi par Politico.eu. Mais rien ne dit que l’Irlande parviendra à garder le prestigieux poste de commissaire au Commerce, qu’un autre pays pourrait convoiter», selon le service public irlandais. Et de rappeler que «dans l’histoire européenne, la démission de la Française Edith Cresson du poste de commissaire à la Science, Recherche, Education et Formation, accusée de «favoritisme», fut la plus retentissante. Son départ provoqua la démission de l’ensemble de la Commission dirigée par le Luxembourgeois Jacques Santer» en 1999, alors largement couverte par Le Temps. C’était «du jamais-vu».


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