En Suisse, la nature se porte mal. Un tiers des espèces animales et végétales sont menacées et de nombreux habitats précieux disparaissent. Pourtant, il n’est pas impossible de faire cohabiter le sauvage et les activités humaines. Coup de projecteur sur quelques initiatives locales qui ramènent de la biodiversité jusqu’au pas de notre porte.

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Les grelots cuivrés du lin égrènent leur chant dans le vent. De temps à autre, une fleur innocente se mêle au bouquet croustillant prêt à la récolte. La tige vagabonde enlace les pousses encore vertes de lentilles et quelques touffes de chardon qui piquent, un peu, l’œil de Corentin Tissot. Mais le fermier vaudois au chapeau de cow-boy gronde doucement: au Clos des Papillons, sur les champs vallonnés d'Allens, l’agriculture est affaire de la nature, depuis plusieurs générations.

Il y a encore quelques jours, avant la moisson, les bandes de parcelles avec des variétés rares et anciennes dessinaient un arc-en-ciel dans les champs: d’or roux en bronze rutilant, du vert-jaune au pourpre. Les blés anciens, dont le Rouge de Bordeaux est roi, ainsi que l’amidonnier et l’engrain, premières céréales domestiquées par l’homme avant d’être quasiment oubliées, sont les spécialités du domaine, transformés en farines sur meule de pierre.

Fin juillet, ce sont surtout les auréoles de tournesols qui illuminent les champs du domaine, et une rivière violette d’origan au milieu, dans la jachère florale qui fait le bonheur des abeilles et d’autres ailés bénéfiques. Un cadre fleuri classique pour toute exploitation biologique certifiée. Mais au Clos des Papillons, les premières graines du bio ont été semées il y a bien longtemps, par les grands-parents, puis le père, adepte de l’agroécologie «avant l’heure et bien avant les subventions».

Un parasol vert

Comme lui, Corentin Tissot est un aventurier passionné. Il ne se contente pas de respecter les normes, il écoute la nature et lui demande conseil. Dans les tournesols, de jeunes bouleaux pointent leurs têtes frissonnantes, comme pour badiner avec un bosquet hirsute un peu plus loin. Sourire malin du fermier: il expérimente l’agroforesterie, cette méthode qui fait des arbres les alliés de l’agriculture pour le bien de l’environnement. Pas seulement parce qu’ils fixent le carbone et compensent ainsi les effets du réchauffement: «Mon idée serait d’avoir une sorte de parasol vert sur le domaine, explique Corentin Tissot, pour protéger mes cultures des intempéries extrêmes, comme grêles ou coups de chaleur.»

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Depuis qu’il a repris le domaine en 2012 avec son épouse Gaïta, ils ont choisi de suivre un chemin souvent épineux en apprivoisant les variétés peu commodes, qui ont davantage de goût mais sont plus délicates, surtout quand «on travaille dans le respect de la nature». D’erreur en réussite, ils ont appris à associer les sortes de blé à tiges longues à leurs consœurs plus courtes et robustes, pour que l’ensemble résiste mieux aux intempéries. Le lin, tendre et fragile, grandit désormais en compagnie de lentilles pour le protéger des ravageurs. Il reste encore quelques belles raretés à acclimater, comme le Rouge de la Venoge, ancienne variété de la région qui a des valeurs nutritives intéressantes mais qui reste délicate à cultiver.

Micro-parcelles, micro-risques

«Ma stratégie est de diversifier au maximum, dit l’agriculteur. Sur 18 hectares, j’ai une quarantaine de parcelles. Avec des micro-parcelles je prends des micro-risques, parce que quelque chose survivra quelque part…» Il vaut mieux ne pas manquer d’imagination en quête d’alternatives, surtout quand on renonce par principe à certains engrais pourtant autorisés en agriculture biologique.

«Avec notre poulailler mobile de 250 poules, nos cochons et nos chevaux dans les champs, nous sommes quasi autonomes en engrais», renchérit Gaïta. Le manège, adjacent au domaine, c’est son royaume. Une symbiose fructueuse: quand la cavalière s’active dans la ferme ou aide dans les champs, ses chevaux s’occupent des pâturages.

«Rien n’est perdu, ici, dit Corentin, alors qu’une dizaine de cochons s’élance vers lui dans l’espoir d’une collation bonus. Les animaux fertilisent les champs, les prairies donnent du fourrage pour les chevaux, les résidus de mouture de la bouillie pour les cochons… C’est tout un écosystème, un micro-biotope qu’on laisse évoluer et se renforcer.»

L’agriculture? L’agri-nature!

Cette «agri-nature» porte ses fruits, pour les cultures comme pour le petit coin champêtre qui leur sert d’habitat. Dans les champs parsemés de bouleaux, de framboisiers et de fleurs sauvages, il n’est pas rare de voir un lièvre narguer un renard et des oiseaux rares comme le chardonneret ou le guêpier se délecter d’insectes en abondance. Les insectes, eux, se font aussi des alliés fidèles: «L’année passée, le lin n’allait bien nulle part… sauf au bord de la jachère florale où il s’était bien développé. Je n’ai pas appelé d’experts en biologie pour vérifier mais c’était certainement grâce aux insectes auxiliaires. La nature trouve souvent elle-même les meilleures solutions», sourit Corentin, regard filant à travers champs. 

Les grelots du lin chuchotent dans le vent. La camomille tisse son tapis dans l’herbe. Un cheval blanc passe en rêveur. Quelques ombrelles de sarrasin s’envolent en papillons. Heureux dans leur Clos.