Ce seront les derniers mots d’une combattante. Militante infatigable de la cause des femmes, Gisèle Halimi est morte le 28 juillet dernier, au lendemain de son 93e anniversaire. Mais un livre est paru peu après, le 19 août, qui nous donne à entendre une dernière fois sa voix.

Intitulé Une Farouche Liberté (Grasset), il rend compte d’entretiens entre l’avocate et la journaliste du Monde Annick Cojean. Une discussion passionnante pour mieux comprendre une des grandes figures du militantisme de ces soixante dernières années qu’évoque pour Le Temps l’autrice du livre.

Lire aussi: L’avocate et figure féministe française Gisèle Halimi est morte à 93 ans

Le Temps: Comment s’est déroulée l’écriture de ce livre?

Annick Cojean: Nous avons commencé nos entretiens en septembre 2019. Cela faisait près de dix ans que Gisèle Halimi n’avait pas publié de nouvel ouvrage. J’ai publié une très longue interview d’elle dans Le Monde puis nous avons entamé ce travail pour le livre. Nous nous sommes vues pendant plusieurs mois, puis le confinement et la pandémie nous ont empêchées de nous revoir. Elle a toutefois pu relire tout le dernier jeu d’épreuves et accompagner ce livre de bout en bout.

Comment présenter Gisèle Halimi? Qui était-elle?

Elle est née en Tunisie en 1927, dans une famille pauvre, peu éduquée. Très vite, elle s’est révélée être une brillante élève. Elle a toujours été marquée par les injustices, et notamment à l’égard des filles. Petite, elle disait tout le temps «C’est pas juste». Puis, en grandissant, elle a décidé que le droit serait son arme. Elle est arrivée à Paris en 1945. Elle est devenue avocate, une très grande féministe et a participé à pratiquement tous les combats qui ont marqué nos sociétés jusqu’à aujourd’hui.

Qu’est-ce qui vous frappait le plus chez elle?

La cohérence de son engagement. La cohérence et la force de cet engagement. L’impérieuse nécessité de rappeler d’où elle venait, ce refus d’admettre que naître fille était forcément une malédiction. Cette passion de la justice, la force de son combat contre la guerre d’Algérie, pour la cause des femmes, contre la peine de mort, contre la pénalisation de l’homosexualité, pour l’avortement. Mais aussi sa volonté de transmettre aux plus jeunes, aux jeunes femmes d’aujourd’hui, ses convictions. Cette femme, même à 93 ans, disposait d’une énergie folle.

C’est d’abord dans les tribunaux qu’elle s’est battue. Ses plaidoiries ont marqué les esprits…

Absolument. Je pense notamment à celle de 1972, à Bobigny, près de Paris. On jugeait Marie-Claire, une lycéenne mineure qui avait été dénoncée pour avortement par son violeur! Quand on relit sa plaidoirie, la puissance de ses mots, la façon dont elle dénonce cette injustice, ce système inique qui interdisait l’avortement, sont proprement hallucinantes. Elle transforme alors le tribunal en tribune, elle s’adresse à la société tout entière comme si elle passait par-dessus la tête des juges. Elle a fait publier les débats, ce qui était interdit, elle a exposé à la face du monde l’absurdité du système et des arguments employés notamment contre les femmes. Elle voulait ébranler les consciences, transformer le monde grâce au droit. Elle était devenue au fil des ans une virtuose du droit mais l’était en réalité dès le départ puisqu’elle avait remporté le concours d’éloquence à seulement 22 ans.

Lire également: Geneviève Fraisse: «On entre dans l’ère de l’histoire faite avec les femmes»

Puis elle est devenue l’une des grandes figures, si ce n’est la plus grande figure du féminisme en France…

Oui. Les injustices faites aux femmes l’ont bouleversée depuis l’enfance. Ce qu’elle vivait en tant que petite fille puis adolescente en Tunisie, où on a voulu la marier de force, lui était insupportable. Cette cause est devenue celle de sa vie. Elle sentait bien que tous les acquis obtenus demeuraient fragiles et qu’il fallait toujours se battre. Combattre les lois iniques des années 1960 et 1970, se battre pour légaliser l’avortement comme ce fut le cas en France en 1975 grâce à elle et à Simone Veil… Elle n’était pas du tout outrancière. Vous ne trouverez jamais de propos haineux dans sa bouche ou sous sa plume. Elle était radicale, mais pas haineuse. Elle faisait partie de ces féministes qui souhaitaient une société apaisée et tendaient la main aux hommes.

Elle n’est d’ailleurs pas très tendre avec les féministes d’aujourd’hui…

Elle avait du mal à percevoir la portée des réseaux sociaux, ce qui était normal vu son âge. J’ai passé du temps à lui montrer comment marchaient notamment Twitter, les hashtags… Elle avait compris le phénomène #MeToo, qu’elle trouvait intéressant, utile, mais elle disait aussi: «C’est bien, mais ça ne suffit pas.» Dans le livre, elle s’interroge: pourquoi les femmes n’ont-elles toujours pas fait la révolution? La révolution dans la rue, au travail, à l’université, en politique, partout. Elle disait que sa génération, celle de Simone de Beauvoir aussi, avait déblayé le terrain mais qu’il fallait désormais une relève. L’archaïsme persistant de nos sociétés la désolait. Elle disait que si #MeToo pouvait aider à une vaste prise de conscience, c’était très bien, mais qu’on demeurait bien loin du compte. A ses yeux, les jeunes femmes d’aujourd’hui ne devaient pas se contenter d’écrire des hashtags et de poster des contenus sur les réseaux sociaux.

Que disait-elle alors aux femmes de 2020?

Plusieurs choses: d’abord, révoltez-vous! Agissez! Elle s’indignait à longueur de journée. Elle enjoignait aux femmes d’être indépendantes financièrement. La base de tout, selon elle. Sans quoi, comment par exemple quitter un mari violent si c’est lui qui paie tout? Elle les encourageait à prendre des responsabilités, à se lancer en politique, à devenir magistrates, à assumer leurs ambitions professionnelles. Elle leur disait aussi d’être égoïstes, d’arrêter de passer après le mari, les enfants, d’être celle dans la fratrie qui s’occupera plus que les hommes des vieux parents. «Pensez à vous!» disait-elle. Elle conseillait enfin de se défaire de la prétendue obligation de faire des enfants. D’être «un ventre». Elle-même avait eu trois enfants, trois garçons (le drame de sa vie est de ne pas avoir eu de fille!), mais elle disait avoir été mère d’abord «par curiosité». Plus généralement, elle appelait les jeunes femmes à défendre leurs acquis, convaincue que ce sont toujours ceux des femmes que l’on remet en cause en premier dès qu’il y a une crise. Et souvent, elle lançait: «Si les femmes réalisaient la force qui est la leur dès qu’elles agissent ensemble…»