De manière frontale ou insidieuse, le Covid-19 a changé leur mode de vie, bousculé leurs projets professionnels ou fait naître une passion inattendue. Toute cette semaine, cinq Romands nous racontent les dessous de ce grand bouleversement, entre espoirs, joies et appréhensions.

Prendre le large, Bérénice Corboz, Fribourgeoise de 37 ans, n’attendait que ça. La jeune enseignante avait longuement peaufiné ses plans pour quitter la Suisse et s’installer à Sfax, en Tunisie, dès le mois de mars. Tout était prêt: un poste de proviseur dans une école française, un appartement de fonction, un contact sur place, mais, surtout, une envie tenace de voir du pays, de s’imprégner d’une autre culture. Le Covid-19 en a décidé autrement. Un mois après son arrivée, alors qu’elle commençait à peine à trouver ses marques, Bérénice Corboz a dû être rapatriée. Une décision difficile qui lui a néanmoins réservé une surprise de taille: l’amour.

L’histoire de Bérénice Corboz est celle d’une déviation. Un coup du sort qui, soudain, rebat les cartes et place le joueur sur la case départ. Originaire de La Tour-de-Trême, dans le canton de Fribourg, la jeune femme a toujours été fascinée par le Maghreb, qu’elle a longuement parcouru lors de voyages, notamment en solitaire. Fin 2019, elle travaille alors comme enseignante à la prison de Bochuz afin d'accompagner les jeunes adultes vers la réinsertion. En parallèle, elle s’apprête à terminer un master en lettres entamé sur le tard. «J’avais le sentiment d’être arrivée au bout d’un cycle, raconte Bérénice Corboz, installée dans un café lausannois, sa ville d’adoption. J’avais toujours eu envie de vivre une expérience à l’étranger. Après un décès dans mon entourage, qui m’a beaucoup touchée, je me suis dit qu'il était temps.»

«Lancée dans l’arène»

En trois semaines, elle enchaîne les recherches et finit par tomber sur ce poste à Sfax, ville portuaire et industrielle qu’elle ne connaît pas. Elle démissionne et rend son appartement à Yverdon dans la foulée. Le jour de son départ, le 28 février, le Covid-19 lui apparaît comme une menace lointaine, elle ne s’en soucie pas ou très peu. A l’aéroport de Tunis, personne ne porte de masque. Elle prend le contrôle de température comme une formalité et plonge de plain-pied dans sa nouvelle vie. «J’ai pris mes fonctions le 1er mars, détaille Bérénice Corboz. On m’a montré mon bureau puis j’ai été lancée dans l’arène. Il y avait des tas de projets à organiser, notamment les journées portes ouvertes.»

Lire aussi: Tout plaquer, nouvelle mythologie contemporaine

Dans l’établissement qui accueille des enfants de 9 à 13 ans, dont les parents nourrissent des projets de carrière européenne, elle est libre d’innover. Sur place, la Fribourgeoise s’adapte vite, sympathise avec les locaux parfois bruts de décoffrage et pratique ses quelques mots d’arabe au supermarché. «En Tunisie, tout va très vite, sourit-elle. Dès la première semaine, j’étais invitée à un mariage.»

L’insouciance sera néanmoins de courte durée. Au fil des jours, des cas de Covid-19 se déclarent dans l’école et la nouvelle proviseure doit remplacer des collègues au pied levé. Simultanément, elle observe la situation se dégrader en Europe. «L’école se basait sur les déclarations d’Emmanuel Macron, raconte Bérénice Corboz. On était suspendu aux points de presse pour appliquer les nouvelles règles d’hygiène. On essayait de rassurer les enfants.» Le couperet tombe finalement le 17 mars: l’école doit fermer. A ce moment-là, la jeune femme ne réalise pas encore l’ampleur de la pandémie. «Quand on s’expatrie, on ne pense pas rentrer au premier problème, sourit-elle. J’avais la tête dans les démarches administratives pour mon permis de séjour, mon assurance maladie. J’étais déterminée à rester.»

Retrouvez tous les portraits du Temps

Couvre-feu strict

Le lundi suivant, les autorités instaurent un couvre-feu de 18h à 6h. Interdiction de sortir durant la journée sauf en cas de stricte nécessité. «Au début, je continuais à aller à l’école pour organiser les cours à domicile, se souvient la pédagogue. Je n’avais jamais vécu un confinement aussi strict, les hélicoptères de l’armée tournaient tous les soirs au-dessus de la ville.» Au-delà de la situation sanitaire, une autre inquiétude émerge. «Après quatre semaines de travail, je n’avais pas encore reçu de salaire, confie-t-elle. Le chômage technique n’existe pas vraiment en Tunisie. J’ai commencé à me demander combien de temps j’allais tenir si l’école ne rouvrait pas.» Au téléphone, certains proches la prient de rentrer, mais elle s’y refuse.

Le dernier vol de rapatriement organisé par l’ambassade de Suisse est dans deux jours, il reste quelques places dans l’avion.

Fin mars, à court de dinars, elle se rend dans un bureau de change. C’est la douche froide. «On m’a répondu que toutes les transactions étaient interdites, je n’avais même plus de quoi faire mes courses.» En rentrant, dépitée, elle reçoit un rappel sur sa boîte mail: le dernier vol de rapatriement organisé par l’ambassade de Suisse est dans deux jours, il reste quelques places dans l’avion.

«A cet instant, tout s’est mélangé dans ma tête, relate Bérénice Corboz. J’ai dû me décider en trente minutes, je ne pouvais pas prendre le risque de rester bloquée indéfiniment loin de mes proches.» A la hâte, elle boucle sa valise et avertit l’école de son départ. Mercredi 1er avril, le rendez-vous est prévu à 5h du matin dans une station-service en rase campagne. L’enregistrement se fait dans un aéroport vide. L’ambiance est surréaliste.

Perdre et gagner

Arrivée à Genève, l’émotion la submerge. «J’avais l’impression d’avoir été coupée dans mon élan et de faire faux bond à un pays qui m’avait accueillie comme l'une des siennes. Je vivais ce retour précipité comme un échec.» Quarantaine oblige, la jeune femme s’isole durant deux semaines dans un studio prêté par sa famille à Anzère. Un sas de décompression salutaire. A ce moment-là, elle n’a qu’une idée en tête: repartir dès que possible.

Le destin, une fois encore, en décide autrement. L’une de ses connaissances, inquiète de son rapatriement, prend de ses nouvelles. Un rendez-vous s’organise à Lausanne, c’est le coup de foudre. «C’était complètement inattendu, inexplicable», résume Bérénice Corboz, un brin pudique sur le sujet. En plein confinement, une histoire d’amour commence, la décidant à reprendre toutes les démarches administratives à l’envers et à se lancer dans une nouvelle recherche d'emploi. Désormais installée chez son compagnon, à Lausanne, elle est toujours en quête du job de ses rêves. «J’ai gagné sur un plan, perdu sur l’autre», résume-t-elle, philosophe. Comblée sur le plan sentimental, elle garde néanmoins un goût d’inachevé au fond d’elle. «Partir à l’étranger n’était pas une lubie d’étudiante, mais un projet de longue durée. Seule certitude: on voyagera désormais à deux.» 

Lire également: Confinés à Manille, les expatriés sous l’autorité du président Duterte