Chaque jeudi de l'été, «Le Temps» adresse une lettre à un personnage public pour discuter la brûlante question de la masculinité.

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Cher Booba,

Je ne voudrais pas froisser ton imposant muscle trapèze avec cette humble lettre, toi l’amateur de combats improvisés. Contentons-nous d’un octogone verbal, loin des cages où la furie de bagarreurs professionnels se déchaîne. Dans ta nouvelle chanson Dolce Vita, tu dénonces avec force les violences raciales: «Un négro de plus est un négro de trop». Sidéré, tu partages ton émotion après la mort de George Floyd, tué par un policier de Minneapolis.

Ton engagement sans faille contre le racisme n’épouse malheureusement pas le combat féministe. Point de convergence des luttes. «Enlève tout, j’m’en fous de la dentelle, balance ton misogyne à Angèle», lâches-tu dans ta complainte. Une pique adressée à l’artiste belge, autrice du morceau Balance ton quoi devenu l’hymne du mouvement de révolte #MeToo.

Ton œuvre réduit les femmes à un objet de désir ou à un rôle d’aide domestique. Paroles à la volée: «Va me faire à manger, parle pas d’mes infidélités», «Tu étais peut-être la bonne/Mais j’en ai déjà une qui passe le balai à tous les étages». Il serait temps de dépoussiérer ta vision de la société. 

Surnommé le Duc, ton personnage misogyne règne sur le hip-hop francophone depuis des décennies. Tes admirateurs trouvent dans ton écriture inimitable de quoi entretenir leur virilité. La vie derrière les barreaux, les séances de musculation, le pilotage de bolides, la possession d’armes à feu, les assauts contre tes adversaires, la vantardise sexuelle: rien ne manque au tableau du bonhomme idéal.

«C’est du folklore bête et méchant, c’est de l’ego très basique: j’ai les plus belles meufs, les plus belles bagnoles, j’ai plus d’argent que toi. C’est du trash-talking, comme dans le basket, c’est pour énerver la concurrence, c’est tout», expliquais-tu au magazine GQ en février, comme pour dédramatiser. Qu’en pensera ta «petite fille qui court dans tes bras»? Elle détient pourtant l’avenir dans ses «petits doigts de femme». «Ce genre de rapports de force ne va pas disparaître, c’est la nature humaine, les bas instincts», réponds-tu. Désabusé, le Duc?

Tes provocations brouillent les pistes. Dans cette même interview, tu dis à demi-mot comprendre la récente mobilisation féministe. Avec ton label, tu produis également des espoirs féminins, comme la rappeuse belge Shay, à ses débuts. «Ce n’est pas évident pour une meuf de trouver sa place. Soit elle va juste rapper sur le thème «je suis pas respectée», soit elle va faire sa machiste, son bonhomme… Je trouve qu’en général, ça marche moyen.» Le machisme, ça marche moyen tout court.