Chaque jeudi de l'été, «Le Temps» adresse une lettre à un personnage public pour discuter la brûlante question de la masculinité.

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Cher James Baldwin,

«Personne ne sait jamais grand-chose de la vie de quelqu'un d'autre. Une ignorance qui devient frappante lorsqu'on aime cet autre», écris-tu dans Harlem Quartet, en 1979. Pardonne-moi cette lettre vaine, je suis d'une timidité bavarde. Un mélange d'admiration et de révolte naît à la lecture de tes œuvres littéraires, de fragments biographiques ou de coupures de presse. Ton imagination foisonnante a résisté au carcan de la société américaine, à son puritanisme, à son ségrégationnisme. Elle s'est glissée dans les interstices de la littérature. «Je n’étais pas beau. Ni boxeur, ni chanteur, ni danseur, j'étais coincé alors j'ai pensé que je pouvais être écrivain.»

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Une soif de liberté dérangeante. Tes adversaires n'ont eu de cesse de te coller des étiquettes, comme pour affaiblir ton expression, nier ton identité nuancée. Tu seras qualifié de «garçon venu du ghetto», de «nègre», de «bâtard», mais surtout de «pédé». Associée à ta couleur de peau, ton orientation sexuelle te placera dans une bulle d'anormalité. Même ton mentor, Richard Wright, premier Afro-Américain à publier un best-seller, t'en fera le reproche: «Il sait écrire, certes, mais c'est un pédé.»

Cette homophobie baigne dans un imaginaire toxique. «Richard Wright saisissait-il que son ancien poulain procédait à une véritable dissection de la société américaine dont l'idéal de la sexualité était en réalité fondé sur la masculinité?», s'interroge le romancier Alain Mabanckou dans la préface de Harlem Quartet, réédité en 2017. Une masculinité qui, d'après toi, aurait produit les cow-boys et les Indiens, les bons et mauvais garçons, les Blancs et les Noirs. Une approche manichéenne et patriarcale pour distinguer, isoler et discriminer.

«On ignore la résidence actuelle de James Baldwin, l'écrivain nègre et dramaturge. Il a eu un rendez-vous amoureux avec Paul Robeson à l'Americana Hotel. On rapporte que Baldwin pourrait être un homosexuel, tout laisse à penser qu'il l'est», consignait le FBI, qui te suivait à la trace en raison de ton combat pour les droits civiques. Mais le renseignement intérieur ne pouvait t'épier jusqu'en Europe où tu choisiras de t'installer pour t'émanciper.

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En Suisse, au début des années 1960, tu séjourneras dans le village valaisan de Loèche-les-Bains, là où «un Noir n'avait jamais mis les pieds». Surtout, tu côtoieras l'aquarelliste martignerain Lucien Happersberger, «la seule véritable histoire d'amour de ma vie». Une relation qui conserve sa part d'ombre et de pudeur, voulue par tes héritiers. Vos échanges épistolaires restent à ce jour confidentiels. Selon le New York Times, ce verrouillage montre la prudence familiale, même des décennies après ta disparition. Une manière de préserver ta réputation, ne pas livrer la subtilité de ton existence aux âmes malveillantes. Pourtant, l'étude de ces échanges amoureux apporterait un éclairage nouveau sur ton parcours, tes combats. D'après toi, «pour commencer une révolution, il faut commencer par soi, dans le cœur et dans la tête». Un jour, d'autres fragments de ta pensée, intime, seront dévoilés et le monde ne s'en portera que mieux.